Le Midi Libre - Supplément Magazine - «En AlgĂ©rie, la maladie est de plus en plus diagnostiquĂ©e»
Logo midi libre
Edition du 28 Juin 2011



Le Mi-Dit

Caricature Sidou


Archives Archives

Contactez-nous Contacts




Mahmoud Boudarene* psychiatre, au Midi Libre :
«En Algérie, la maladie est de plus en plus diagnostiquée»
22 Juin 2011

Le docteur Mahmoud Boudarene est l’auteur de nombreux articles sur le stress publiĂ©s dans des revues internationales : Annals of New york Academy of sciences, l’EncĂ©phale (revue de psychiatrie biologique), revue francophone du stress et du trauma, Journal international de victimologie (JIDV : journal Ă©lectronique). Nous l’avons contactĂ© afin qu’il nous explique ce qu’est la maladie d’Alzeimer.

Midi Libre : Pouvez-vous nous dĂ©finir brièvement ce qu’est la maladie d’Alzheimer ?
Docteur Mahmoud Boudarene : La maladie d’Alzheimer - du nom du mĂ©decin allemand (1864-1915) qui l’a dĂ©crite - est une affection neuropsychiatrique qui touche les personnes âgĂ©es de plus de 65 ans. Cliniquement, elle se manifeste par un syndrome dĂ©mentiel qui s’installe progressivement avec une perte graduelle et irrĂ©versible des fonctions mentales, notamment de la mĂ©moire. Cette forme de dĂ©mence sĂ©nile est due Ă  la dĂ©gĂ©nĂ©rescence des cellules nerveuses, les neurones de certaines rĂ©gions du cerveau. On ne sait pas encore pourquoi ces neurones meurent et Ă  l’heure actuelle, on ne sait pas non plus comment arrĂŞter ce processus. La maladie d’Alzheimer est la principale cause de dĂ©mence chez les personnes âgĂ©es. 26 millions de sujets Ă©taient concernĂ©s en 2005, 35,6 millions de malades en 2010, un chiffre qui devrait passer en 2050 Ă  115,4 millions d’individus. C’est une des maladies les plus coĂ»teuses pour les Ă©conomies des pays dĂ©veloppĂ©s. 604 milliards de dollars US y ont Ă©tĂ© dĂ©pensĂ©s en 2010. C’est la troisième cause d’invaliditĂ© après 60 ans Ă  travers le monde, avec une prĂ©valence de 4 Ă  6 pour 100.000 habitants.

Quels sont les symptĂ´mes de cette pathologie ?
La maladie d’Alzheimer a Ă©tĂ©, pendant longtemps, sous-diagnostiquĂ©e parce que les troubles qui sont observĂ©s chez le sujet âgĂ© ont Ă©tĂ© assimilĂ©s Ă  des aspects normaux de la vieillesse (de la sĂ©nescence) ou confondus avec d’autres dĂ©sordres neurologiques de mĂŞme nature, Ă  l’exemple de la dĂ©mence vasculaire. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. D’aucuns se demande d’ailleurs si, Ă  l’inverse, il n’y a pas actuellement une inflation de ce diagnostic. Quand elle est installĂ©e, la maladie d’Alzheimer s’exprime par des symptĂ´mes nombreux et variĂ©s. Au tout dĂ©but de l’affection, le diagnostic n’est pas aisĂ© et les signes cliniques sont difficiles Ă  mettre en Ă©vidence. A ce stade, des tests neuropsychologiques très particuliers sont indispensables pour mettre Ă  jour l’affection. Les examens radiologiques, quant Ă  eux, montrent une atrophie corticale qui touche d’abord les rĂ©gions du cerveau impliquĂ©es dans la mĂ©moire. Quand la maladie a gagnĂ© un peu plus de terrain, des troubles de la mĂ©moire, d’abord discrets puis de plus en plus importants, apparaissent. Il s’agit au dĂ©but d’une distractibilitĂ©, le sujet n’arrivant pas Ă  fixer son attention et Ă  mĂ©moriser les faits rĂ©cents. Tout se passe comme si l’individu gommait au fur et Ă  mesure les Ă©vĂ©nements vĂ©cus. Il ne sait plus ce qu’il a mangĂ© la veille ou mĂŞme durant la journĂ©e, il ne sait plus qui il a rencontrĂ©, ce qu’il a fait, etc. C’est l’amnĂ©sie antĂ©rograde. Un dĂ©sordre mental très facile Ă  repĂ©rer. Quand le patient est forcĂ© Ă  se rappeler les Ă©vĂ©nements, il n’est pas rare qu’il invente pour compenser. Il affabule. A contrario, les Ă©vĂ©nements les plus anciens sont frais dans l’esprit et sont facilement restituĂ©s, Ă©voquĂ©s. Ce qui fait toujours dire Ă  la famille que le sujet a encore toute sa tĂŞte et qu’il a «une mĂ©moire d’Ă©lĂ©phant». En rĂ©alitĂ©, au fur et Ă  mesure que la maladie Ă©volue, la mĂ©moire des faits anciens s’amenuise Ă  son tour. Les souvenirs les plus enfouis Ă©tant les derniers Ă  disparaitre. Plus tard, l’orientation dans le temps et l’espace, fonction mentale consubstantielle de la mĂ©moire, est Ă  son tour compromise et des fonctions Ă©lĂ©mentaires comme s’habiller, se laver, se raser deviennent problĂ©matiques. A ce stade, l’humeur est le plus souvent altĂ©rĂ©e avec des crises de colère, des moments de tristesse et de dĂ©couragement ou encore une euphorie niaise avec excitation. La perte du sens des convenances sociales, du contrĂ´le du comportement instinctuel et affectif - qui Ă©maille gĂ©nĂ©ralement l’Ă©volution de la maladie empoisonne le climat socio-familial. Le sujet fait ses besoins sur lui, il ne dort plus la nuit, il est agitĂ© et la moindre contrariĂ©tĂ© aggrave cet Ă©tat. Une situation particulièrement douloureuse pour la famille. La durĂ©e d’Ă©volution de la maladie est variable d’un individu Ă  un autre et l’espĂ©rance-vie va de trois Ă  huit ans environ. Elle est tributaire de l’intensitĂ© des changements psychologiques induits par la maladie, du niveau de tolĂ©rance de l’environnement familial, de la qualitĂ© des soins et de celle (la qualitĂ©) de l’accompagnement humain qui lui est prodiguĂ©.

Quand faut-il s’inquiĂ©ter et consulter ?
Il faut consulter dès que l’on se rend compte qu’il y a un changement dans le comportement du sujet, dès l’apparition des premiers symptĂ´mes. Mais il est vrai qu’il n’est pas toujours facile, pour l’entourage ou la famille, de se rendre compte du dĂ©but de la maladie qui est, comme je vous le disais plus haut, très discret. C’est pourquoi le malade arrive en consultation quand les dĂ©sordres psychiques sont importants et qu’ils sont Ă  l’origine d’une perturbation du climat familial… Quand le malade est agitĂ©, qu’il ne dort plus, n’arrive plus Ă  manger ou Ă  s’habiller seul ou encore quand il commet des actes dangereux ou en contradiction avec les convenances sociales, etc. La maladie est alors bien installĂ©e. Le patient devient très difficile Ă  accompagner au quotidien, il Ă©puise toutes les ressources de la famille qui est fatiguĂ©e, dĂ©semparĂ©e et qui vient consulter pour chercher le soulagement et obtenir la tranquillitĂ©. Il faut calmer l’agitation, il faut le faire dormir, des requĂŞtes habituellement formulĂ©es au mĂ©decin. Malheureusement, Ă  ce stade, le praticien n’a pas
grand-chose Ă  proposer. Il pose le diagnostic de la maladie et prescrit gĂ©nĂ©ralement un traitement symptomatique pour tenter de rĂ©pondre rapidement Ă  la demande pressante de la famille : avoir un peu de tranquillitĂ©, de repos. Il est vrai que ces malades Ă©puisent. La prescription de mĂ©dicaments spĂ©cifiques n’est pas toujours acceptĂ©e par les familles, d’abord parce qu’ils coĂ»tent excessivement chers et posent le problème de leur remboursement, ensuite parce que leur efficacitĂ© est hypothĂ©tique. Il n’est pas inopportun de souligner que ces molĂ©cules chimiques viennent seulement de pĂ©nĂ©trer le marchĂ© algĂ©rien et que la caisse de sĂ©curitĂ© sociale traĂ®ne les pieds pour effectuer les remboursements ou pour accorder l’avantage du tiers payant Ă  ces malades... quand ils sont assurĂ©s. Pour ceux qui ne le sont pas, c’est la galère.

Quelles sont les personnes Ă  risques ?
Les causes exactes de la maladie d’Alzheimer sont encore mal connues. Toutefois, des facteurs gĂ©nĂ©tiques et environnementaux concourent Ă  son apparition.
5% environ des sujets atteints par la maladie sont des cas familiaux. La gĂ©nĂ©tique et l’hĂ©rĂ©ditĂ© jouent, ici, un rĂ´le prĂ©pondĂ©rant. La forme dite «forme sporadique», qui est la plus courante, semble favorisĂ©e, quant Ă  elle, par des facteurs environnementaux. Bien sĂ»r, elle augmente fortement avec l’âge et l’espĂ©rance-vie mais elle peut aussi ĂŞtre favorisĂ©e par l’hypertension artĂ©rielle, la consommation d’alcool, le tabagisme, les traumatismes crâniens, le cholestĂ©rol, etc. Vivre dans un pays industrialisĂ© semble augmenter le risque de faire un Alzheimer, du fait de la prĂ©sence de l’aluminium dans l’environnement, d’ĂŞtre rĂ©gulièrement en contact avec des mĂ©taux lourds comme le mercure ou encore d’ĂŞtre exposĂ© Ă  certains solvants ou aux champs Ă©lectromagnĂ©tiques. Certains pays sont cependant moins touchĂ©s par cette pathologie, Ă  l’exemple du Japon dont la prĂ©valence de la maladie est 10 fois plus faible qu’en France. Le bannissement du mercure de nombre de ses usages et notamment des amalgames dentaires est Ă©voquĂ© comme pouvant ĂŞtre Ă  l’origine de la faible prĂ©valence de la maladie dans ce pays. Des hypothèses de recherches, sans plus. A ce jour, rien de probant n’a Ă©tĂ© dĂ©montrĂ©.

Est-ce une maladie répandue en Algérie ?
Oui, la maladie d’Alzheimer est rĂ©pandue en AlgĂ©rie et les mĂ©decins auront Ă  la diagnostiquer de plus en plus souvent. Pourquoi ? Parce que, je l’ai soulignĂ© plus haut, la prĂ©valence de la maladie s’accroĂ®t avec une durĂ©e de vie plus longue. C’est une donnĂ©e largement admise et c’est pourquoi, cette maladie suscite encore un intĂ©rĂŞt très particulier dans les pays occidentaux. Les populations de ces contrĂ©es ont beaucoup vieilli et la durĂ©e de vie y est très longue. Fatalement, dans l’absolu, le nombre de malades y est très important. Dans notre pays, l’espĂ©rance-vie a Ă©galement augmentĂ© et les personnes vivront de plus en plus longtemps. C’est donc naturellement que le risque de «faire» un Alzheimer devient plus grand. Ainsi, nous aurons, en AlgĂ©rie, de plus en plus de sujets atteints de cette forme de dĂ©mence sĂ©nile. Les pouvoirs publics devraient s’y prĂ©parer pour rĂ©pondre aux besoins spĂ©cifiques de tels malades et Ă  venir en aide aux familles en anticipant notamment sur les dispositifs et structures Ă  mettre en place pour les accueillir. L’AssemblĂ©e nationale vient de voter une loi pour protĂ©ger les personnes âgĂ©es. Mais cette loi - qui axe et focalise la responsabilitĂ© de cette protection sur les familles - ne met pas clairement l’Etat algĂ©rien dans l’obligation de donner, aux parents, les moyens indispensables pour rĂ©pondre Ă  la demande de prise en charge et de protection des personnes âgĂ©es, en particulier celles malades. A plus forte raison, celles qui prĂ©sentent l’Alzheimer.

Les traitements actuels peuvent-ils stopper l’Ă©volution de la maladie ?
Au moment oĂą je rĂ©ponds Ă  vos questions, il n’y a pas encore de traitement efficace contre la maladie d’Alzheimer. Bien sĂ»r les industries pharmaceutiques proposent des molĂ©cules censĂ©es mettre fin Ă  la dĂ©gĂ©nĂ©rescence cellulaire et stopper l’Ă©volution de la maladie. Force est de constater que les rĂ©sultats sont dĂ©cevants. Par contre il existe sur le marchĂ© des mĂ©dicaments qui permettent le traitement de certains symptĂ´mes comme l’insomnie, l’agitation ou encore les troubles de l’humeur en particulier la dĂ©pression. Nous sommes ici dans le volet du traitement palliatif. Encore que ce dernier ne doit pas ĂŞtre rĂ©duit Ă  la prescription des seuls produits chimiques. En plus des soins habituels qui doivent ĂŞtre prodiguĂ©s aux personnes âgĂ©es, un accompagnement adaptĂ© aux besoins particuliers, de nursing par exemple, doit se faire Ă  la carte. Quelquefois, mais ce sera de plus en plus souvent, dans des structures spĂ©cialisĂ©s de gĂ©riatrie… qui n’existent pas dans notre pays.

Comment doit se comporter l’entourage d’un malade ?
C’est une question difficile. Elle l’est d’autant plus que vos lecteurs attendent, sans doute, de cet entretien la recette qui va soulager leur souffrance. Je vais les dĂ©cevoir, car de recette, il n’y en pas. Je peux seulement leur dire que la souffrance qu’ils endurent est pĂ©nible et qu’elle peut naturellement les amener Ă  avoir des sentiments nĂ©gatifs, qu’ils peuvent avoir de la colère, des comportements inadaptĂ©s, de l’intolĂ©rance, de la fatigue, etc. Tout cela est normal et ne doit pas susciter en eux un sentiment de culpabilitĂ©. L’important est qu’ils en prennent conscience et qu’ils arrivent Ă  rĂ©guler leurs Ă©motions. Vivre avec un malade Alzheimer est particulièrement Ă©prouvant sur le plan affectif et Ă©motionnel. C’est pourquoi les familles doivent ĂŞtre aidĂ©es en permanence et que l’Etat doit apporter sa très grande contribution. Pour s’entraider, les enfants prennent, chacun son tour, le père ou la mère malade. Si le soulagement de l’un ou l’autre - apportĂ© par cette façon de faire - est une rĂ©alitĂ©, le malade, quant Ă  lui, ne bĂ©nĂ©ficie pas de ces «dĂ©mĂ©nagements». Les troubles du comportement, du sommeil et l’agitation, s’accentuent gĂ©nĂ©ralement dans ce cas, et parce que le sujet perd ses repères familiers, il perd encore plus sa mĂ©moire et est plus dĂ©sorientĂ© dans le temps et l’espace. Ces dĂ©sordres psychiques sont quelquefois mal perçus par les enfants qui les interprètent comme un refus du malade de s’installer chez lui. C’est pourquoi, il faut Ă©viter de tirer ces personnes de leur environnement habituel et les enfants, plutĂ´t que de dĂ©mĂ©nager le malade, devraient venir, quand cela est possible, aider celui-ci Ă  son domicile. Par ailleurs, on sait aujourd’hui que le maintien, le plus tard possible, d’une activitĂ©, notamment intellectuelle, retarde l’apparition et l’Ă©volution de la maladie. L’oisivetĂ© et l’inertie Ă©tant responsables, bien sĂ»r, de l’effet inverse. Il faut donc que les familles sachent qu’il faut Ă©viter d’aller au devant des dĂ©sirs des personnes âgĂ©es et que les pousser, voire les exhorter, Ă  s’occuper eux-mĂŞmes de leurs petites affaires leur sera très bĂ©nĂ©fique. Il en est de mĂŞme des activitĂ©s qui leur permettent des Ă©changes, l’information, la lecture, la tĂ©lĂ©vision, etc. Pour le reste le mĂ©decin traitant donnera les conseils adaptĂ©s aux besoins du malade.

*Docteur en sciences biomĂ©dicales Auteur de l’ouvrage Le stress, entre bien-ĂŞtre et souffrance : Berti Ă©ditions, 2005

Par : Ourida AĂŻt Ali

L'édition du jour
en PDF
Le Journal en PDF
Archives PDF

El Djadel en PDF
El-Djadel en PDF

Copyright © 2007 Midilibre. All rights reserved.Archives
Conception et réalisation Alstel