Le Midi Libre - entretien - «Les trois couleurs des bijoux berbères ont une symbolique»
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Edition du 13 Octobre 2010



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Ali Sayad, anthropologue et écrivain, au Midi Libre
«Les trois couleurs des bijoux berbères ont une symbolique»
13 Octobre 2010

Les bijoux berbères remontent aux temps les plus reculés de l’histoire de l’art nord-africain. Comme la femme égyptienne et la femme carthaginoise, la femme berbère éprouva tout d’abord le besoin de fixer solidement sa coiffure sur la tête, son vêtement sur l’épaule et son haïk volant sur le corps, ce qui l’amena à utiliser des aiguilles en métal, et l’on peut dire que l’aiguille fut le premier bijou de la femme berbère. A ce besoin pratique est venu s’allier le sentiment de la parure qui donna naissance à l’art des bijoux. Les aiguilles se transformèrent en jolies agrafes et broches de différentes formes, les ceintures ont des boucles brillantes, les pendentifs aux oreilles encadrent le visage et un diadème cerne un front et l’embellit, alors que les bras et les jambes s’ornent d’anneaux et de bracelets variés. En plus d’être un élément de beauté qui rajoute du charme à la femme berbère qui se pare de ses bijoux, ils ont aussi une symbolique ancestrale. M. Ali Sayad, écrivain et anthropologue qui a fait des recherches sur ces orenements, en parle à nos lecteurs de manière magistrale. Ecoutons ce chercheur dans ce qui suit.

Midi Libre : Peut-on connaître à quand remonte l’histoire des bijoux berbères ?
Ali Sayad : L’émergence de l’art berbère, gravures, peintures, tatouages, écritures, bijoux et parures, à l’époque préhistorique présentait déjà une certaine unité, dans un ensemble homogène et cohérent, dans un espace géographique – Afrique du Nord et Sahara –, espace aussi étendu qu’un continent. De l’Atlas tellien au Massif central saharien, la parure s’est manifestée dès l’aube du Néolithique dans l’art rupestre. Les premiers bijoux métalliques (bronze, cuivre et fer) trouvés dans les gisements et monuments mégalithiques préhistoriques sont apparus en même temps que les armes, dès la deuxième moitié du IIe millénaire avant notre ère.

Avec quels matériaux réalise-t-on ces bijoux ?
Pierres et œufs d’autruche, os et cornes, coquillages et cauris, carapaces de tortue et ivoire ont été les premiers matériaux pour réaliser les bijoux, par les techniques du chantournement, du polissage et du perçage.
Les nouvelles matières ne changèrent pas les caractéristiques constantes des parures. Des boucles d’oreilles, bracelets, anneaux de chevilles et bagues apparaissent avec d’autres traditions de technique et d’esthétique. Le trésor funéraire mis à jour à Abalessa (Ahaggar) rappelle aussi l’influence africaine avec des similitudes aux bijoux provenant du site d’Agadez daté de l’Age du fer ancien (dernier millénaire avant J.-C.). Les bijoux sont moulés, ciselés, martelés, polis et même parfois gravés. Avec l’arrivée des Phéniciens et son ouverture aux autres cultures méditerranéennes, l’artisan nord-africain s’enrichit des apports de l’Egypte, de l’Etrurie, de la Grèce, de l’Italie et de l’Orient. Il forge des parures originales, avec les techniques stylistiques dues au découpage ajouré, au filigrane et à la granulation.

Les bijoux actuels sont-ils les mêmes que ceux des temps anciens ?
Les bijoux, objets exposés au vu et au su de tous, sont sensibles aux modifications ; la matière est particulièrement susceptible de toutes sortes de formes. Ils «voyagent» et se déplacent facilement d’un lieu à un autre, influent au gré des empires, conquêtes, princes et notables, des attirances qu’ils exercent, des séductions de la nouveauté qui s’en exhale. Les artisans ruraux, en atelier fixe ou ambulant, moins soumis aux aléas des conquêtes, ont su avec esprit, talent et habileté, au fil du temps, annexer à leur savoir-faire et savoir être traditionnels, les apports techniques et culturels méditerranéens et africains.
Le bijou fera intervenir des transgressions où se révèlent l’ambivalence et la polysémie des gestes de l’artisan et des matériaux qu’il mobilise. Le rituel symbolique de la parure porte la trace d’un fatal repli, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus caché, de plus intime, de plus profond et de plus secret. La sublimation transcendantale des ornements, qui recherche la forme a priori de l’entendement, n’a pas exclu d’autres logiques qui définissent leur rituel.

Que symbolisent les trois couleurs de ces bijoux ?
C’est de l’Egypte pharaonique que nous vient l’émail, Nnil en berbère, la nielle en français (de niello) sont des mots issus du fleuve Nil, qui était la divinité qui faisait vivre l’Egypte. Hérodote écrivait que "L’Egypte est un don du Nil". Il y avait trois saisons qui symbolisent les activités agricoles et reproduisent à travers trois couleurs : le bleu, le vert et le jaune.
Au bleu correspondent les crues du Nil, quand celui-ci dépose le limon sur les rives du fleuve. C’est la saison des semailles.
Au vert, la deuxième saison, c’est la nature qui reverdit, c’est la renaissance, la germination.
Le jaune, la chaleur solaire, signifie la récolte, saison où l’on fauche le blé et l’orge, que l’on ensile. Ce sont là les trois couleurs, les couleurs des saisons qui sont reproduites à travers l’émail des bijoux berbères.

Peut-on savoir ce que la parure symbolise ?
Les motifs des parures, tout comme les dessins des poteries et des tissages ou le tatouage (de ta-to, mot d’origine tahitienne ; l’ancien nom était stigmate), sont les ancêtre du libyque ancien, la première écriture alphabétique avant le tifinagh. La symbolique du bijou est une écriture qui a un sens, même si aujourd’hui on ne voit que le côté esthétique. La lecture se perd au fur et à mesure que s’en vont les hommes. Il faut ajouter que les religions monothéistes qui ont traversé l’espace nord-africain, qui ont tendance à l’uniformité, n’ont pas favorisé les cultes anciens légués par les Anciens. La lecture qu’on pouvait faire hier n’est plus la même aujourd’hui, d’autres courants sémiotiques, dus à la pudeur qui oblige à cacher les mots et le sens des mots, se sont imposés au fil du temps.

Ces bijoux sont légués de mère en fille est ce, pour l’éternité. Que représente donc ce patrimoine chez la famille berbère ?
La transmission du bijou de mère en fille est ce qui reste de la transmission matrilinéaire. Cette forme de pouvoir et de transmission du pouvoir est maintenant à l’état de larve, même dans l’espace touareg où elle était de mise. Le bijou a une valeur esthétique et sa cote dépend du marché, de la disponibilité de la matière première. Tout dépend de la valeur que nous mettons aux choses, de notre investissement sentimental, de notre émotion aux objets d’art. L’éternité existe-t-elle ? Même les civilisations et même les cultures meurent. Ce qui reste du bijou actuel deviendra, comme son ancêtre, un objet archéologique et muséographique.

Par : Ourida Ait Ali

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