Le Midi Libre - Culture - «La Casbah doit être une médina vivante»

Edition du 19 Mars 2011



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Abdelouahab Zekagh, directeur général de l’Office national de Gestion et d’Exploitation des Biens Culturels Protégés AU MIDI LIBRE :
«La Casbah doit être une médina vivante»
19 Mars 2011

Pour d’aucuns La Casbah d’Alger relève du passé, alors que pour d’autres, elle coûterait trente kilomètres d’autoroute ! C’est un peu pour vous résumer le paradoxe qui continue d’entourer cette cité millénaire au cœur d’Alger. Trois interviews constituent notre dossier sur La Casbah. En lisant ce dossier, on se rend compte tout de suite que les spécialistes en la matière ne partagent pas l’optimisme affiché par les responsables chargés de la restauration de la médina. Alors qu’Abdelouahab Zekagh, directeur général de l’Office national de Gestion et d’Exploitation des Biens Culturels Protégés veut rassurer sur le fait que le chantage sur les bâtisses est sur la voie d’être résolu, l’architecte-sociologue Djaâfer Lesbet, lui soutient la chose tout à fait contraire et va même jusqu’à douter de l’efficience de l’organisme qui s’occupe de remettre en l’état le vieux quartier. Pour sa part l’architecte Tahari Boulefâa el-Habib, qui a eu à intervenir en tant que chef de bureau d’études sur le site, dresse un tableau des plus sombres sur la situation.

• Midi Libre :Le plan de sauvegarde de La Casbah prévoit une phase d’urgence et une phase de restauration, est-ce que vous avez terminé la première phase et est-ce que vous êtes dans les délais ?
Abdelouahab Zekagh : Le plan d’urgence est presque terminé, on a commencé en mars 2008, le taux d’avancement des travaux a atteint 95 %. On n’a pu terminer dans les délais parce que les maisons sont habitées. Ça devait durer 3 à 4 mois et ça a trainé, on va dire, pendant 2 ans. Il y a des gens qui acceptent de vous recevoir chez eux pour faire les travaux, d’autres non. Ils vous refusent l’accès, surtout les familles nombreuses. Nous nous sommes entendu dire «on n’a pas où dormir si nous ménagions une place au bois que vous ramenez avec vous». On les a prévenus qu’ils risquaient de recevoir le plafond sur la tête. On n’a eu pour toute réponse que des haussements d’épaules. Ça a été très difficile de s’introduire dans les maisons qui contiennent 25 familles, si 20 d’entre elles acceptent, 5 refusent. Il fallait non seulement être patient mais faire preuve de beaucoup d’intelligence. Ce n’est pas évident de faire l’étaiement dans n’importe quelles conditions. Nous avons donc mis beaucoup de temps pour y parvenir.

• Certains disent que la restauration est compromise en raison du retard enregistré au niveau de la phase d’urgence, ils expliquent qu’une maison sauvée en urgence devrait être restaurée dans les jours qui suivent, autrement dit, cela ne devrait pas excéder 3 mois, passé ce délai, expliquent-ils, la restauration serait inopérante…
Ce sont des personnes qui ne maîtrisent pas leur sujet. Je suis docteur d’État en restauration et professeur d’université depuis 24 ans. La phase d’urgence consiste à sauver les accidentés de la route qui risquent de mourir. La phase d’urgence sert à soigner les malades qui ont un problème d’alimentation ou qui perdent du sang. Donc la phase d’urgence sert à stopper l’hémorragie. On a arrêté l’hémorragie à 95%. Ça ne peut que nous aider à passer aux phases suivantes.

• Combien a couté la première phase ?
Elle a coûté 908 millions DA en travaux d’urgence, 25 millions DA en études, c’est dérisoire pour un plan de sauvegarde qui a duré 3 ans et demi, avec 25 spécialistes.

• Le fait que les travaux aient trainé en longueur, cela ne vous a-t-il pas causé des frais supplémentaires qui ne sont pas prévus dans le budget ?
Bien sûr, les opérateurs publics ont voulu relever le défi. Ils ont signé un contrat d’une année pour lequel ils ont reçu le traitement d’une année alors qu’ils ont travaillé durant 3 ans et demi. Ainsi 25 personnes ont bossé pendant 3 ans et demi pour le prix d’une année.

• Est-ce que vous voulez dire que les gens acceptent de ne pas toucher
leur dû ?
Seuls les bureaux d’études privés ont réclamé que leur soient versé un complément de paiement. On va essayer de les régler. La moitié d’entre eux admettent de ne pas être payé pourvu disent-ils que La Casbah soit sauvée, l’autre moitié en revanche ne veut pas se désister de ce qu’elle estime être son droit. On va exposer le problème au ministère de la Culture afin que ces gens puissent toucher leur rétribution.

• Ça va vous demander combien d’argent ?
En tout 153 entreprises ont opéré sur le site, 133 ont été payées, une vingtaine sont en cours de règlement. Si on doit ajouter les 17 bureaux, d’une manière approximative il nous faut au maximum 30 millions DA.

• Peut-on connaître le nombre de bâtisses ayant fait l’objet d’un traitement en urgence et quel est le nombre d’habitants de La Casbah ?
Il y a en tout 1.816 bâtisses sur 105 hectares et plus de 234 en ruines. Il y a dedans des maisons de l’époque ottomane, du colonial et du mixte. 394 maisons ont été diagnostiquées, on a pu nous introduire dans 363 bâtisses dont 312 ont été traitées. Il y a 50.000 habitants.

• Beaucoup d’habitants, semble-t-il, détruisent leur maison pour pouvoir bénéficier d’un logement, est-ce que ce stratagème perdure encore, comment allez-vous gérer la situation sachant qu’il ya crise de logement ?
Non ça a diminué d’une manière sensible, jadis oui il était prépondérant, parce que tout le monde était inscrit dans la logique de celui qui voit sa maison s’effondrer, reçoit un logement, donc ils faisaient démolir leur maison pour pouvoir bénéficier d’un logement. Maintenant on les a sensibilisés en inversant les termes du débat. Ceux qui entretiennent leur maison et qui la maintiennent en bon état, ce sont ceux-là qui auront un logement. Ceux qui la laissent dépérir n’auront rien. J’espère, in Challah, que la wilaya s’en tiendra à ce principe. La wilaya a relogé dernièrement 122 familles des bidonvilles qui occupaient les vides de La Casbah. Les citoyens qui nous ont ouvert les portes de leurs demeures afin que nous puissions y faire les travaux, n’ont pu s’empêcher de nous toiser en nous disant «hein il suffit de monter une tôle pour avoir le droit au logement». Afin de les tranquilliser, on les a assurés qu’ils seraient bientôt les bénéficiaires d’un programme de relogement spécial.

• On demande un quota de 1.300 logements. Pourquoi ?
Quand je vais restaurer ces maisons, celui qui habite me dérange, je ne peux pas travailler, il faut qu’on puisse faire des opérations-tiroirs, on sort les familles, on les met dans ces logements, il y en a certaines qui vont revenir, parce que c’est chez elles, elles veulent vivre à La Casbah, il y en a qui préfèrent, surtout celles qui ne sont pas issues de La Casbah, un F4 à Baraki et sont prêtes à vous jeter les clés de la douira. Les familles demeureront dans leur nouvelle habitation le temps que durera la restauration de leur maison qu’ils vont réintégrer une fois les travaux finis. C’est ce qu’on appelle un relogement intelligent. Mener cette opération n’importe comment peut s’avérer très dangereux, les retombées en seraient catastrophiques. Depuis l’Indépendance l’État a donné
11.000 logements pour La Casbah, si on multiplie par 5 ça vous donne 55.000 habitants, soit l’équivalent de la population actuelle de la vieille cité ! Finalement tout s’est passé comme si personne n’avait quitté La Casbah. C’est dire que les appartements destinés à La Casbah d’Aïn Allah, lesquels ont été construits par les Suédois, ceux d’Ouled Fayet et Eucalyptus ont été distribués n’importe comment. Il fut un temps où dès qu’on quittait sa maison on la murait. Qu’est-ce qui s’est passé ? Eh bien les gens y ont accédé par les voisins et non par la porte murée. On va chez le voisin auquel on offre quelque chose, et celui-ci cède le passage. Le nouvel arrivant va alors pratiquer un trou, et lorsque vous allez chez lui, vous trouvez une famille nombreuse, allez le faire sortir après…

• Nombre de propriétaires ne sont pas identifiés, ce problème risque de nuire à la restauration, dès lors qu’il est nécessaire de connaître les propriétaires des maisons devant être restaurées ?
Pas tous, 30 % ne sont pas identifiés, quand on a fait le diagnostic on a trouvé des maisons qui sont sans propriétaires. Leurs occupants se présentent comme des locataires ou des squatteurs et disent ne pas connaître le maître des lieux. A vrai dire beaucoup sont morts et n’ont pas d’héritiers ou bien, ont des héritiers mais ont abandonné leurs biens ou bien encore, ils se trouvent à l’étranger. Mais certains propriétaires qui se trouvent à Alger ne peuvent pas jeter dehors les familles qui y habitent. On a une liste des maisons dont on ne connaît pas les propriétaires qu’on a transmise aux domaines, au cadastre et au habous (qui dépend du ministère des Affaires religieuses). Le habous a des maisons qui sont «haboussées». Toutes ces institutions, en attendant leur réponse peuvent nous renseigner au cas où elles disposeraient d’informations. En tous les cas, on va publier une annonce dans les journaux, dans laquelle on va sommer les propriétaires de «telle maison sise telle rue» de se présenter dans un délai de 3 mois sous peine de se voir exproprier par voie judiciaire. Il va y avoir une commission formée de juristes, qui vont faire d’ailleurs leurs enquêtes. Les gens qui veulent partir définitivement, peuvent vendre à l’État. Les gens qui disent non à la restauration, alors que leur maison risque de s’effondrer, vont avoir affaire au maire, ou au directeur de l’Agence, lequel va déclarer le péril. Après un délai, il aura le choix de faire la restauration seul ou demander assistance à l’État ou se laisser exproprier par voie de justice pour utilité publique. On a perdu deux enfants à rue Nfissa, après l’effondrement d’un mur parce que le propriétaire n’a rien voulu savoir.

• Quand allez-vous entamer les travaux de restauration ?
Le jour où l’État nous donnera l’argent nécessaire. S’il le veut, Il peut le faire par tranches contre présentation d’un programme annuel. La somme globale nous l’avons estimée à 56 milliards DA. Il faut savoir que l’Agence nationale des secteurs sauvegardés a été créée dernièrement. Elle va avoir des démembrements dans les wilayas. Il va y avoir donc un Monsieur Casbah, ce n’est pas moi. C’est cette agence qui reçoit l’argent. Elle va acheter des parcelles, des maisons, elle va contribuer à restaurer des maisons avec les propriétaires, c’est une agence qui va traiter directement avec les propriétaires.

• La Casbah est-elle appelée à devenir un site touristique ou un centre d’habitation ?
Elle sera une médina vivante, elle ne sera pas un site momifié qu’on va vider, les artisans sont appelés à revenir, s’il y a des bâtisses vides qu’on pourra utiliser pour le tourisme culturel pourquoi pas, ce ne devrait pas être une obligation. On ne fera pas comme à Marrakech, ils ont sorti tous les gens de la ville, et les maisons ont été achetées par les Français, qui y ont mis des piscines et ramené des touristes de France, qui après un séjour repartent pour laisser la place à d’autres et ainsi de suite, toute cette opération se déroule à coup de devises et le Maroc n’y gagne rien. Il est question de reconstruire à La Casbah d’Alger 9.000 m2 de parcelles vides en ruine ainsi que 776 maison sur 135.000 m2 au sol. On projette de mettre dans ces vides-là des équipements, des bibliothèques, des cybercafés, des moyens qui intéressent les jeunes, les bâtisses à usage d’habitation recevront au rez-de-chaussée, des services modernes. On prévoit la participation du citoyen à hauteur de 40 ou 50 %, mais il revient à l’État de trancher la question. La reconstruction des parcelles vides, va permettre la récupération de 540 maisons. Ce qui veut dire que l’État aura concédé 1.300 logements dans le cadre du relogement-tiroir pour en récupérer 540. Habiter à La Casbah à l’avenir sera soumis à des conditions. Les maisons ne devraient pas réunir un nombre de personnes qui soit supérieur à celui que les planchers traditionnels peuvent supporter, à savoir 5 à 7, personnes par niveau.

Par : LARBI GRAÏNE

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