Elles sont jeunes, belles, instruites. Elles ont quitté leurs régions natales pour venir étudier dans les facultés de la capitale, mais, malheureusement, quelques-unes se retrouvent livrées à elles-mêmes, s’adonnant à un jeu dangereux, celui de la prostitution.
Vendant leur corps pour des "cadeaux", des sorties luxueuses où des dîners bien arrosés, certaines étudiantes arrivent à mener un mode de vie agréable au sein de la cité universitaire, grâce à une une vie parallèle. Balançant entre le statut de la jeune universitaire studieuse le jour et fêtarde le soir, elles se livrent ici, racontant, en quelque mots confus, sur un ton hésitant, avec une pointe de regret, un sentiment de culpabilité à peine perceptible, la vie qu’elles mènent. Pourquoi sont-elles arrivées là ? Zoom sur un phénomène qui a envahi les lycées et universités d’Alger.
Témoignages
"En changeant de bled, on change de vie". C’est ainsi que Faty entame le récit de sa vie, évoquant, comment elle rêvait de décrocher son bac haut la main afin de fuir son contexte rigoriste et sa famille hyper-conservatrice. «En décrochant ce diplôme, je savais que les années de la fac allaient me permettre de vivre ma liberté tant rêvée», raconte-t-elle. En effet, une fois le bac décroché, elle embarque vite vers la capitale, le lieu de ses rêves, où elle entame une nouvelle existence. Elle n’était pas seule. Sa copine d’enfance Rania l’accompagnait. L’une, à défaut de pouvoir être journaliste, a opté pour des études de gestion, et l’autre, pour une formation dans le paramédical. Faire les choses à moitié, c’est un peu leur lot quotidien. La médecine, un peu trop difficile, laisse donc place au paramédical. Et la paraprostitution (troquer son corps contre des cadeaux) moins risquée, plus mondaine et plus accessible, remplace la prostitution assumée. Aujourd’hui, elles sont nombreuses, les étudiantes, à opter pour cette nouvelle formule de prostitution qui n’est souvent pas considérée comme tel par ces dernières. Accompagner un homme qui leur plaît, sortir en boîte, consentir à partager un dîner bien arrosé avec ses copains, faire preuve d’ouverture d’esprit en se permettant des intimités avec lui ou ses «potes» en contrepartie de cadeaux, tels sont les nouvelles libertés que s’accordent quelques jeunettes. «Je n’accepte jamais l’argent en contrepartie de mes fréquentations nocturnes. Par contre, les cadeaux sont les bienvenus. Je suis jeune, c’est mon droit de vivre comme bon me semble», n’a pas hésité de lancer Lyna, qui depuis qu’elle est arrivée à la fac d’Alger l’an dernier se permet des libertés auxquelles elle n’aurait jamais pu rêver. «Enfin, je peux respirer», dit-elle. Questionnée sur ce qui l’a poussée à prendre ce chemin, Lyna affirme que la bourse qu’elle encaisse n’est pas suffisante pour lui permettre de se permettre le luxe dans lequel elle vit actuellement. Cette vie parallèle lui permet au moins de mener une vie agréable. Ces compagnons d’un soir, elle assure les choisir soigneusement de crainte de tomber sur des détraqués ou des pervers. «Je ne couche jamais dès le premier soir. Et puis, certains hommes, bourrés de fric, ne rêvent que d’une femme belle et jeune qui leur permet, l’espace d’une soirée, de fuir leur vie morne. Moi, je leur offre le bonheur et eux, ils m’offrent l’argent», souligne, d’un ton enjoué, cette jeune brune au corps élancé et au sourire charmeur. «Juste une sortie payée. Où est le mal ?» Lynda et Ahlem sont deux copines dans la même chambre à la cité universitaire de vieux Kouba. Ces deux noctambules d’Alger, venues de l’ouest du Pays, au charme ravageur, ont accepté, sous couvert de l’anonymat, de nous livrer leurs aventures. Ces deux jeunes filles, âgées respectivement de 24 et 26 ans, l’une blonde au yeux bleus, l’autre brune au teint bronzé, ont véritablement de quoi charmer plus d’un homme. Elles jouent sur ça d’ailleurs. Se sachant séduisantes, les deux nanas multiplient depuis deux ans les aventures amoureuses sans lendemain. Leurs amants d’une nuit, des mecs bourrés de fric, les entourent de petites attentions et de cadeaux de luxe. Leur tâche : se montrer très douces, voire soumises aux caprices de leurs bienfaiteurs, si elles désirent garder leur «gagne luxe», car s’en est un. A ce propos, Lynda, la plus jeune, affirme être bien mieux entretenue par ses compagnons que son amie qui se montre encore réservée, refusant d’aller loin dans ces aventures de peur de tomber enceinte. Lynda, quant à elle, est déjà expérimentée dans le domaine, puisqu’en l’espace de deux ans, elle dit avoir avorté à deux reprises. «C’était des erreurs de jeunesse. Maintenant, je prends mes précautions grâce à la pilule. Et puis, j’impose à mes clients de porter des préservatifs de peur de contracter le sida», raconte-t-elle. En effet, le phénomène de la «paraprostitution» en milieu estudiantin prend de l’ampleur. Il suffit juste de faire un tour, vers les coups de 19h, aux cités universitaires qui se trouvent aux alentours de la capitale pour considérer l’ampleur du phénomène. Pour preuve, un peu plus loin de quelques cités universitaires, près des parkings, à l’abri des regards curieux, se manigancent quelques trocs des corps. Des étudiantes, désireuses de se faire de l’argent facile, souvent originaires des régions intérieures, se pomponnent et sortent, se placent devant le parking ou esquissent quelques pas, nonchalamment, sur l’avenue. Elles montent dans un véhicule, ressortent d’un autre.
Des travailleuses de sexe
occasionnelles
Selon la sociologue F. Rabhi, cette course à l’objet ne serait au fond qu’un dommage collatéral de nouveaux désirs de consommation : "Les étudiantes qui se prostituent ne sont pas forcément dans la misère ni dans la satisfaction des besoins primaires. Pour elles, se faire offrir des fringues à la mode pour avoir un look qui les valorisent, ou sortir aux frais d’un client, est tout aussi essentiel. A leurs yeux, c’est une forme d’accomplissement de soi." Un soi que l’on pomponne quitte à se déguiser à ses propres yeux. Mounia, Dalal et les autres ne se considèrent pas comme des prostituées, des travailleuses du sexe occasionnelles. Parce qu’elles ne font pas l’amour dans le sens technique de la chose. Prostitution à temps partiel, prostitution amateur, paraprostitution ? De leur côté, les psychologues expliquent ce phénomène de paraprostitution par le fait que, dans bien des cas, les cadeaux en nature démonétisent le rapport entre ces filles et leurs clients. «Puisqu’il n’y a pas argent, il n’y a pas prostitution, selon elles». Enfin, il importe de noter que quelques filles avancent aujourd’hui un autre argument, mettant en avant la dimension esthétique. C’est normal que l’homme paye, puisque c’est pour lui qu’elles se font belles, qu’elles vont au hammam, qu’elles s’épilent. Une sorte de récompense à leurs efforts.
D. S.
Par : D. Soltani