Dans les couloirs sordides d’un hôpital psychiatrique ou dans une décharge où se réfugient des enfants accrocs à la colle, Jesse, un jeune peintre kenyan dont la cote monte serre les mains, échange et trouve l’inspiration pour ses œuvres décrivant un univers troublé. "Je ne trouve pas d’idées en observant le ciel. J’explore les milieux qui sont stigmatisés, dont les gens ont peur", explique Jes’Seng’Ang’A, 25 ans. Dans ce monde en marge qui est le moteur de son œuvre, Jesse se sent lui à la maison : certains de ses proches souffrent de maladies mentales. En 2006, il reçoit une bourse pour aller peindre aux Etats-Unis. "Là-bas, on ne m’autorisait pas à entrer dans les hôpitaux psychiatriques. Je devenais fou, je n’avais pas d’inspiration. J’ai terminé mes toiles en rentrant au Kenya." Pour "atelier", Jesse utilise le centre de réhabilition Daraja ("pont" en swahili, langue officielle) des enfants des rues à Nairobi. Il peint dans la salle télé où des gamins, assis par terre, rêvent d’une vie meilleure en regardant le film "Vivre libre" de James Hill, dans lequel une lionne réapprend la liberté au Kenya. Son matériel tient dans un carton fatigué : quelques pots de peinture, une poignée de pinceaux et un gros pot de colle, pour les collages dont il raffole. Pas de palette : "Je mélange directement les couleurs sur la toile. C’est plus spontané." Les couleurs, Jesse les a apprivoisées progressivement. "J’ai commencé à accepter les couleurs" en côtoyant les enfants des rues, confie-t-il, pourtant habillé de noir de pied en cape. "Peur de demain", "Homme à l’agonie", mais aussi "Soleil" : les titres de ses œuvres témoignent de ses rencontres riches en émotions. Un visage grossièrement dessiné à la bouche démesurément ouverte revient régulièrement dans ses toiles. "C’est le symbole de la lutte", explique Jesse, aux traits fins et au regard vif. "Quand tu passes du temps avec les gamins des rues ou les malades mentaux, tu vois que leur vie, c’est un combat extérieur et intérieur. Donc je mets ce combat dans mes peintures. Je ne suis pas intéressé par ce qu’on voit mais par ce qu’on ressent", confie-t-il. "Certaines personnes disent que mes peintures sont effrayantes, mais pour moi, c’est normal, il y a de la souffrance partout", poursuit l’artiste. Jesse lutte aussi : il a exposé aux Etats-Unis et au Kenya, vendu des toiles, essentiellement à des Occidentaux, mais il doit toujours continuer à travailler comme coiffeur pour gagner sa vie dans ce pays pauvre d’Afrique de l’Est. Ses références artistiques sont occidentales : d’abord et avant tout Jean-Michel Basquiat, peintre noir-américain mort en 1988 à 27 ans, et dont l’influence transparaît dans ses œuvres néo-expressionnistes. Il admire aussi le Français Jean Dubuffet, l’Allemand Georg Baselitz et l’Américain Cy Twombly. Jesse, qui n’a jamais étudié l’art, s’est lancé dans la peinture en 2003. ça le démangeait. Dans une autre vie, il dessinait pour un journal local kenyan. "Je n’étais pas heureux, je ne gagnais pas beaucoup d’argent et je n’avais pas de liberté, j’ai arrêté", se rappelle-t-il. "Je voulais aider, et j’ai trouvé l’inspiration pour les peintures dans le volontariat", raconte-t-il.
Car en plus de peindre, Jesse partage son savoir : il tente de conseiller les familles des patients souffrant de troubles psychiatriques, le plus souvent abandonnés à eux-mêmes au Kenya, et il donne des cours de peinture aux enfants errants. "La peinture, c’est un exutoire pour les enfants des rues, ça les aide à grandir." Jesse aussi.