Le Midi Libre - Culture - L’âme chantante des humiliés
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"Les Isefra de si Mohand" de Mouloud Mammeri
L’âme chantante des humiliés
2 Août 2007

Réduit à errer après l’exécution de son père et la spoliation des terres de sa tribu par l’autorité coloniale, il est réellement capturé par la poésie. Il devient ainsi l’âme endeuillée de l’Algérie occupée.

Dans cet ouvrage Mouloud Mammeri, fidèle à lui-même, fait une magistrale présentation de l’œuvre de Si Mohand. D’emblée l’écrivain et linguiste explique en quoi Si Mohand n’est pas un simple aède kabyle parmi tant d’autres. Né vers 1848, donc au lendemain de la défaite de l’Emir Abd El-kader, à Icheraouien, Mohand-ou-Mhand Aït Amadouch a vécu les vicissitudes de l’ère coloniale au plus profond de son être. Réduit à errer après l’exécution de son père et la spoliation des terres de sa tribu par l’autorité coloniale, il est réellement capturé par la poésie. Il devient ainsi l’âme endeuillée de l’Algérie occupée. «Pour lui la poésie n’est ni un métier ni un accident, c’était un destin. Il ne l’avait ni cherchée ni choisie, elle s’est imposée à lui comme un fatum. Il avait reçu, au vrai sens du mot, «la vocation», il avait été «appelé ; l’expression kabyle le dit bien : tettunefk as, cela lui a été donné, et il n’était plas plus libre de refuser le don que de changer la couleur de ses yeux», écrit Mammeri dans la première partie intitulée : Le poète et la poésie.
Prenant conscience de cela, le jeune homme laisse alors ce don modeler son existence. Selon le chercheur, l’élu se met alors à multiplier les expériences insolites et singulières et les transgressions pour mieux transmettre la complexité de l’existence humaine à ses contemporains.
S’adressant aux esprits «sagaces» capables de détecter l’essence derrière l’apparence Si Mohand a reçu la révélation de la bouche même d’un ange, selon son propre témoignage.
«Parle et je ferais les vers – ou fais les vers et je parlerai : Hder nek ad ssefruy-ney ssefru nek ad heddrey» lui propose la lumineuse créature. «Fais les vers et je parlerai : ssefru nek ad heddrey», répond Si Mohand. Mammeri avertit qu’il ne faut pas s’empresser de mépriser ce récit : «Chacun sait que le poète participe d’un monde étranger et supérieur au nôtre, quasi divin. Il est de l’essence des prophètes, c’est-à-dire des interprètes d’une puissance supérieure dont il n’est que la voix parmi nous.
C’est dans le monde des hommes l’instrument d’insertion d’une volonté et d’une vérité qui, d’aventure le dépassent lui-même. Il épèle un Verbe qui lui est dicté», souligne l’auteur.
Ssefru voulant dire éclaircir et résoudre, c’est bien à cela qu’est soudainement appelé le descendant des Ath-irathen. Véritable prodige, Si Mohand ne semble pas avoir connu de période d’apprentissage de son art. Il en a atteint la perfection dès le premier vers. Il est en cela comparable à Shakespeare dont de nombreux spécialistes affirment qu’il n’a pas écrit une seule de ses pièces, les créant toutes oralement.
D’un destin individuel au destin collectif «la poésie de Mohand n’est pas un métier qu’on apprend et parfait à mesure qu’on s’y exerce. C’est un instrument de révélation», écrit encore Mammeri.
L’œuvre de Si Mohand, qui peut prendre une apparence des plus anodines, recèle différents degrés de lecture et de compréhension, selon Mammeri. Elle s’adresse donc à tous.
La poésie de Si Mohand malgré son apparente légèreté échappe à la classification classique des isefra en poésie légère dite «des bergers» : isefra imeksawen, et poésie proprement dit composée de petites pièces gnomiques ou de tiqsidin, chansons de gestes qui narrent les exploits des compagnons du Prophète (Qsssl) surtout du Sayed Ali. La raison est, selon Mammeri, l’adéquation parfaite entre un destin personnel et le destin collectif de la nation.
Pour étayer son raisonnement, l’auteur retrace les étapes de la vie du poète. En effet, au regard de toutes les exactions que connaît la famille maraboutique des Ath-Hmadouche de la part des troupes du général Randon (déportations, exécutions, biens mis sous séquestre…) est-ce que le destin de ce jeune homme lettré pouvait être différent? Alors que son frère Arezki s’établit en Tunisie, Si Mohand après avoir tenté de s’établir, divorce et fuit une belle-mère qui tente de l’empoisonner. Sa rencontre avec l’ange de la poésie scelle alors son destin. S’ensuit une vie errante qui va le mener à Annaba puis en Tunisie. Le poète meurt des suites d’une gangrène au pied, par une nuit d’hiver, dans l’hôpital des Sœurs Blanches à Michelet.
C’est un marabout des Aït Sidi Saïd qui se charge de sa sépulture et le fait enterrer au cimetière de Tikorabin dans le coin réservé aux morts étrangers.
Ce qui brise particulièrement le cœur du poète est l’accueil froid que les
siens lui réservent lorsqu’il se rend en Tunisie pour les revoir. Sa réputation sulfureuse l’y a précédé et sa propre mère semble en avoir été affectée. Il paye tragiquement cette liberté de parole qui l’a choisi pour être le chantre de l’Algérie déchirée des débuts de la colonisation. Celle de la «génération des vaincus» qui, selon Kateb Yacine, noyait son désespoir dans l’alcool, la drogue et tous les paradis facilitant l’amnésie.
Un ouvrage rigoureusement structuré
Après une riche biographie intitulée «Le poète et sa poésie», Mouloud Mammeri aborde la structure proprement dit des poèmes mohandiens. C’est la partie «L’asefrou et ses structures».
Troisième partie des cette introduction, il examine la question délicate des sources et de leurs aléas. «Mohand a aggravé l’inconvénient (de l’oralité, ndlr) par son serment de ne jamais répéter un poème. D’autre part, la mémoire des auditeurs est inégalement fidèle. L’asefrou est relativement court et donc facile à retenir par des esprits exercés, et ceux des peuples illettrés le sont particulièrement», écrit l’auteur.
Dans «l’Avertissement» qui suit cette partie, Mammeri s’attaque au problème de la traduction. Il n’y a pas de fidèles traductions, remarque-t-il justifiant l’adage qui veut que traduire c’est trahir. Pourtant le degré d’infidélité peut varier, souligne-t-il. En passant du kabyle, «langue hamitique de tradition orale» à «une langue de vieille culture, indo-européenne par l’origine, façonnée par plusieurs siècles de raison latine, de dialectique grecque et de civilisation chrétienne», l’entreprise devient une gageure, note l’auteur. Et chaque fois qu’il a fallu choisir, «j’ai toujours préféré une fidélité sans grâce à une éloquence infidèle, conclut Mouloud Mammeri dont l’honnêteté intellectuelle n’est plus à démontrer. Après des tableaux indiquant le système de transcription, les poèmes sont répertoriés et organisés selon leur thématique.
Les poèmes sont numérotés de 1 à 286, selon les différentes épreuves vécues par le poète et ceux de sa génération. Il s’agit de l’épreuve du siècle : Zik …Tura, Quatorzième siècle, Isem Ajdid : Homines novi. En deuxième lieu vient l’épreuve de l’exil, puis celle de l’Amour. La quatrième partie est consacrée aux compagnons puis vient l’épreuve du destin, suivie de l’épreuve de la fin : vieillesse, pèlerinage de l’adieu et dernier voyage.
Une bibliographie clôture l’ouvrage ainsi qu’une table des poèmes en berbère. Ainsi, parmi tous les ouvrages actuels et à venir consacrés au porte-parole des Algériens humiliés par la conquête, Mouloud Mammeri, avec beaucoup de rigueur et d’humilité scientifique, laisse un ouvrage référentiel incontournable.

Par : karimène Toubbiya

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