Pour d’aucuns La Casbah d’Alger relève du passĂ©, alors que pour d’autres, elle coĂ»terait trente kilomètres d’autoroute ! C’est un peu pour vous rĂ©sumer le paradoxe qui continue d’entourer cette citĂ© millĂ©naire au cĹ“ur d’Alger. Trois interviews constituent notre dossier sur La Casbah. En lisant ce dossier, on se rend compte tout de suite que les spĂ©cialistes en la matière ne partagent pas l’optimisme affichĂ© par les responsables chargĂ©s de la restauration de la mĂ©dina. Alors qu’Abdelouahab Zekagh, directeur gĂ©nĂ©ral de l’Office national de Gestion et d’Exploitation des Biens Culturels ProtĂ©gĂ©s veut rassurer sur le fait que le chantage sur les bâtisses est sur la voie d’ĂŞtre rĂ©solu, l’architecte-sociologue Djaâfer Lesbet, lui soutient la chose tout Ă fait contraire et va mĂŞme jusqu’Ă douter de l’efficience de l’organisme qui s’occupe de remettre en l’Ă©tat le vieux quartier. Pour sa part l’architecte Tahari Boulefâa el-Habib, qui a eu Ă intervenir en tant que chef de bureau d’Ă©tudes sur le site, dresse un tableau des plus sombres sur la situation.
• Midi Libre :Le plan de sauvegarde de La Casbah prĂ©voit une phase d’urgence et une phase de restauration, est-ce que vous avez terminĂ© la première phase et est-ce que vous ĂŞtes dans les dĂ©lais ?
Abdelouahab Zekagh : Le plan d’urgence est presque terminĂ©, on a commencĂ© en mars 2008, le taux d’avancement des travaux a atteint 95 %. On n’a pu terminer dans les dĂ©lais parce que les maisons sont habitĂ©es. Ça devait durer 3 Ă 4 mois et ça a trainĂ©, on va dire, pendant 2 ans. Il y a des gens qui acceptent de vous recevoir chez eux pour faire les travaux, d’autres non. Ils vous refusent l’accès, surtout les familles nombreuses. Nous nous sommes entendu dire «on n’a pas oĂą dormir si nous mĂ©nagions une place au bois que vous ramenez avec vous». On les a prĂ©venus qu’ils risquaient de recevoir le plafond sur la tĂŞte. On n’a eu pour toute rĂ©ponse que des haussements d’Ă©paules. Ça a Ă©tĂ© très difficile de s’introduire dans les maisons qui contiennent 25 familles, si 20 d’entre elles acceptent, 5 refusent. Il fallait non seulement ĂŞtre patient mais faire preuve de beaucoup d’intelligence. Ce n’est pas Ă©vident de faire l’Ă©taiement dans n’importe quelles conditions. Nous avons donc mis beaucoup de temps pour y parvenir.
• Certains disent que la restauration est compromise en raison du retard enregistrĂ© au niveau de la phase d’urgence, ils expliquent qu’une maison sauvĂ©e en urgence devrait ĂŞtre restaurĂ©e dans les jours qui suivent, autrement dit, cela ne devrait pas excĂ©der 3 mois, passĂ© ce dĂ©lai, expliquent-ils, la restauration serait inopĂ©rante…
Ce sont des personnes qui ne maĂ®trisent pas leur sujet. Je suis docteur d’État en restauration et professeur d’universitĂ© depuis 24 ans. La phase d’urgence consiste Ă sauver les accidentĂ©s de la route qui risquent de mourir. La phase d’urgence sert Ă soigner les malades qui ont un problème d’alimentation ou qui perdent du sang. Donc la phase d’urgence sert Ă stopper l’hĂ©morragie. On a arrĂŞtĂ© l’hĂ©morragie Ă 95%. Ça ne peut que nous aider Ă passer aux phases suivantes.
• Combien a couté la première phase ?
Elle a coĂ»tĂ© 908 millions DA en travaux d’urgence, 25 millions DA en Ă©tudes, c’est dĂ©risoire pour un plan de sauvegarde qui a durĂ© 3 ans et demi, avec 25 spĂ©cialistes.
• Le fait que les travaux aient trainé en longueur, cela ne vous a-t-il pas causé des frais supplémentaires qui ne sont pas prévus dans le budget ?
Bien sĂ»r, les opĂ©rateurs publics ont voulu relever le dĂ©fi. Ils ont signĂ© un contrat d’une annĂ©e pour lequel ils ont reçu le traitement d’une annĂ©e alors qu’ils ont travaillĂ© durant 3 ans et demi. Ainsi 25 personnes ont bossĂ© pendant 3 ans et demi pour le prix d’une annĂ©e.
• Est-ce que vous voulez dire que les gens acceptent de ne pas toucher
leur dû ?
Seuls les bureaux d’Ă©tudes privĂ©s ont rĂ©clamĂ© que leur soient versĂ© un complĂ©ment de paiement. On va essayer de les rĂ©gler. La moitiĂ© d’entre eux admettent de ne pas ĂŞtre payĂ© pourvu disent-ils que La Casbah soit sauvĂ©e, l’autre moitiĂ© en revanche ne veut pas se dĂ©sister de ce qu’elle estime ĂŞtre son droit. On va exposer le problème au ministère de la Culture afin que ces gens puissent toucher leur rĂ©tribution.
• Ça va vous demander combien d’argent ?
En tout 153 entreprises ont opĂ©rĂ© sur le site, 133 ont Ă©tĂ© payĂ©es, une vingtaine sont en cours de règlement. Si on doit ajouter les 17 bureaux, d’une manière approximative il nous faut au maximum 30 millions DA.
• Peut-on connaĂ®tre le nombre de bâtisses ayant fait l’objet d’un traitement en urgence et quel est le nombre d’habitants de La Casbah ?
Il y a en tout 1.816 bâtisses sur 105 hectares et plus de 234 en ruines. Il y a dedans des maisons de l’Ă©poque ottomane, du colonial et du mixte. 394 maisons ont Ă©tĂ© diagnostiquĂ©es, on a pu nous introduire dans 363 bâtisses dont 312 ont Ă©tĂ© traitĂ©es. Il y a 50.000 habitants.
• Beaucoup d’habitants, semble-t-il, dĂ©truisent leur maison pour pouvoir bĂ©nĂ©ficier d’un logement, est-ce que ce stratagème perdure encore, comment allez-vous gĂ©rer la situation sachant qu’il ya crise de logement ?
Non ça a diminuĂ© d’une manière sensible, jadis oui il Ă©tait prĂ©pondĂ©rant, parce que tout le monde Ă©tait inscrit dans la logique de celui qui voit sa maison s’effondrer, reçoit un logement, donc ils faisaient dĂ©molir leur maison pour pouvoir bĂ©nĂ©ficier d’un logement. Maintenant on les a sensibilisĂ©s en inversant les termes du dĂ©bat. Ceux qui entretiennent leur maison et qui la maintiennent en bon Ă©tat, ce sont ceux-lĂ qui auront un logement. Ceux qui la laissent dĂ©pĂ©rir n’auront rien. J’espère, in Challah, que la wilaya s’en tiendra Ă ce principe. La wilaya a relogĂ© dernièrement 122 familles des bidonvilles qui occupaient les vides de La Casbah. Les citoyens qui nous ont ouvert les portes de leurs demeures afin que nous puissions y faire les travaux, n’ont pu s’empĂŞcher de nous toiser en nous disant «hein il suffit de monter une tĂ´le pour avoir le droit au logement». Afin de les tranquilliser, on les a assurĂ©s qu’ils seraient bientĂ´t les bĂ©nĂ©ficiaires d’un programme de relogement spĂ©cial.
• On demande un quota de 1.300 logements. Pourquoi ?
Quand je vais restaurer ces maisons, celui qui habite me dĂ©range, je ne peux pas travailler, il faut qu’on puisse faire des opĂ©rations-tiroirs, on sort les familles, on les met dans ces logements, il y en a certaines qui vont revenir, parce que c’est chez elles, elles veulent vivre Ă La Casbah, il y en a qui prĂ©fèrent, surtout celles qui ne sont pas issues de La Casbah, un F4 Ă Baraki et sont prĂŞtes Ă vous jeter les clĂ©s de la douira. Les familles demeureront dans leur nouvelle habitation le temps que durera la restauration de leur maison qu’ils vont rĂ©intĂ©grer une fois les travaux finis. C’est ce qu’on appelle un relogement intelligent. Mener cette opĂ©ration n’importe comment peut s’avĂ©rer très dangereux, les retombĂ©es en seraient catastrophiques. Depuis l’IndĂ©pendance l’État a donnĂ©
11.000 logements pour La Casbah, si on multiplie par 5 ça vous donne 55.000 habitants, soit l’Ă©quivalent de la population actuelle de la vieille cité ! Finalement tout s’est passĂ© comme si personne n’avait quittĂ© La Casbah. C’est dire que les appartements destinĂ©s Ă La Casbah d’AĂŻn Allah, lesquels ont Ă©tĂ© construits par les SuĂ©dois, ceux d’Ouled Fayet et Eucalyptus ont Ă©tĂ© distribuĂ©s n’importe comment. Il fut un temps oĂą dès qu’on quittait sa maison on la murait. Qu’est-ce qui s’est passé ? Eh bien les gens y ont accĂ©dĂ© par les voisins et non par la porte murĂ©e. On va chez le voisin auquel on offre quelque chose, et celui-ci cède le passage. Le nouvel arrivant va alors pratiquer un trou, et lorsque vous allez chez lui, vous trouvez une famille nombreuse, allez le faire sortir après…
• Nombre de propriĂ©taires ne sont pas identifiĂ©s, ce problème risque de nuire Ă la restauration, dès lors qu’il est nĂ©cessaire de connaĂ®tre les propriĂ©taires des maisons devant ĂŞtre restaurĂ©es ?
Pas tous, 30 % ne sont pas identifiĂ©s, quand on a fait le diagnostic on a trouvĂ© des maisons qui sont sans propriĂ©taires. Leurs occupants se prĂ©sentent comme des locataires ou des squatteurs et disent ne pas connaĂ®tre le maĂ®tre des lieux. A vrai dire beaucoup sont morts et n’ont pas d’hĂ©ritiers ou bien, ont des hĂ©ritiers mais ont abandonnĂ© leurs biens ou bien encore, ils se trouvent Ă l’Ă©tranger. Mais certains propriĂ©taires qui se trouvent Ă Alger ne peuvent pas jeter dehors les familles qui y habitent. On a une liste des maisons dont on ne connaĂ®t pas les propriĂ©taires qu’on a transmise aux domaines, au cadastre et au habous (qui dĂ©pend du ministère des Affaires religieuses). Le habous a des maisons qui sont «haboussĂ©es». Toutes ces institutions, en attendant leur rĂ©ponse peuvent nous renseigner au cas oĂą elles disposeraient d’informations. En tous les cas, on va publier une annonce dans les journaux, dans laquelle on va sommer les propriĂ©taires de «telle maison sise telle rue» de se prĂ©senter dans un dĂ©lai de 3 mois sous peine de se voir exproprier par voie judiciaire. Il va y avoir une commission formĂ©e de juristes, qui vont faire d’ailleurs leurs enquĂŞtes. Les gens qui veulent partir dĂ©finitivement, peuvent vendre Ă l’État. Les gens qui disent non Ă la restauration, alors que leur maison risque de s’effondrer, vont avoir affaire au maire, ou au directeur de l’Agence, lequel va dĂ©clarer le pĂ©ril. Après un dĂ©lai, il aura le choix de faire la restauration seul ou demander assistance Ă l’État ou se laisser exproprier par voie de justice pour utilitĂ© publique. On a perdu deux enfants Ă rue Nfissa, après l’effondrement d’un mur parce que le propriĂ©taire n’a rien voulu savoir.
• Quand allez-vous entamer les travaux de restauration ?
Le jour oĂą l’État nous donnera l’argent nĂ©cessaire. S’il le veut, Il peut le faire par tranches contre prĂ©sentation d’un programme annuel. La somme globale nous l’avons estimĂ©e Ă 56 milliards DA. Il faut savoir que l’Agence nationale des secteurs sauvegardĂ©s a Ă©tĂ© créée dernièrement. Elle va avoir des dĂ©membrements dans les wilayas. Il va y avoir donc un Monsieur Casbah, ce n’est pas moi. C’est cette agence qui reçoit l’argent. Elle va acheter des parcelles, des maisons, elle va contribuer Ă restaurer des maisons avec les propriĂ©taires, c’est une agence qui va traiter directement avec les propriĂ©taires.
• La Casbah est-elle appelĂ©e Ă devenir un site touristique ou un centre d’habitation ?
Elle sera une mĂ©dina vivante, elle ne sera pas un site momifiĂ© qu’on va vider, les artisans sont appelĂ©s Ă revenir, s’il y a des bâtisses vides qu’on pourra utiliser pour le tourisme culturel pourquoi pas, ce ne devrait pas ĂŞtre une obligation. On ne fera pas comme Ă Marrakech, ils ont sorti tous les gens de la ville, et les maisons ont Ă©tĂ© achetĂ©es par les Français, qui y ont mis des piscines et ramenĂ© des touristes de France, qui après un sĂ©jour repartent pour laisser la place Ă d’autres et ainsi de suite, toute cette opĂ©ration se dĂ©roule Ă coup de devises et le Maroc n’y gagne rien. Il est question de reconstruire Ă La Casbah d’Alger 9.000 m2 de parcelles vides en ruine ainsi que 776 maison sur 135.000 m2 au sol. On projette de mettre dans ces vides-lĂ des Ă©quipements, des bibliothèques, des cybercafĂ©s, des moyens qui intĂ©ressent les jeunes, les bâtisses Ă usage d’habitation recevront au rez-de-chaussĂ©e, des services modernes. On prĂ©voit la participation du citoyen Ă hauteur de 40 ou 50 %, mais il revient Ă l’État de trancher la question. La reconstruction des parcelles vides, va permettre la rĂ©cupĂ©ration de 540 maisons. Ce qui veut dire que l’État aura concĂ©dĂ© 1.300 logements dans le cadre du relogement-tiroir pour en rĂ©cupĂ©rer 540. Habiter Ă La Casbah Ă l’avenir sera soumis Ă des conditions. Les maisons ne devraient pas rĂ©unir un nombre de personnes qui soit supĂ©rieur Ă celui que les planchers traditionnels peuvent supporter, Ă savoir 5 Ă 7, personnes par niveau.