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Edition du 22 Mai 2010



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Le cinĂ©ma aux prises avec les fantĂ´mes de la Guerre d’AlgĂ©rie
Pourquoi «Hors-la-loi» fait peur
22 Mai 2010

Le cinĂ©ma, vecteur par excellence d’expressions multiples, pouvait contribuer Ă  la lecture du rĂ©el en proposant d’aller vers l’autre, vers sa culture en s’adressant Ă  la raison et au cĹ“ur. Mais les cinĂ©astes français ont toujours Ă©prouvĂ© mille difficultĂ©s Ă  restituer les images de la Guerre d’AlgĂ©rie.

Il y a beaucoup de diffĂ©rences entre Cannes de l’annĂ©e 1975 qui a vu la consĂ©cration du premier film algĂ©rien Chronique des annĂ©es de braise de Mohamed Lakhdar Hamina (palme d’or) et Cannes 2010 puisque celle-ci laisse planer la menace d’excommunication sur le seul film algĂ©rien retenu en compĂ©tition depuis trente ans et ce, avant mĂŞme sa prĂ©sentation devant le jury. Quelque part, on a tout fait pour disqualifier Hors-la loi de Rachid Bouchareb. La levĂ©e de boucliers le visant survient au moment oĂą le dĂ©bat en France se focalise sur des histoires de "burqas" et de voiles et sur les modalitĂ©s Ă  concevoir quant Ă  la gestion des flux migratoires provenant d’Afrique du Nord et surtout d’AlgĂ©rie. C’est bien sĂ»r la mĂ©moire de la Guerre d’AlgĂ©rie qui pose problème. La tendance sur la rive Nord de la MĂ©diterranĂ©e est d’associer l’image de l’ex-colonie Ă  l’islam fondamentaliste, de manière Ă  faire confondre notre pays avec une contrĂ©e de fanatiques, Le Pen ne nous contredira pas lĂ -dessus. La loi du 23 fĂ©vrier 2005 qui a fait les louanges de la «colonisation positive» a donnĂ© une assise lĂ©gale Ă  cet ostracisme qui ne dit pas son nom. On a mĂŞme rapportĂ© l’information selon laquelle le prĂ©sident français Nicolas Sarkozy a voulu voir le film de Rachid Bouchareb avant son admission au festival de Cannes !
Pour autant il y a Ă  peine quelques annĂ©es ce mĂŞme Bouchareb triomphait avec le film Indigènes, qui a rĂ©alisĂ© plus de trois millions d’entrĂ©es. Le succès fut fulgurant aussi bien au cinĂ©ma, Ă  la tĂ©lĂ©vision qu’en DVD. Un tel engouement pour Indigènes traduisait en fait le consensus qui s’est fait jour au sein de la sociĂ©tĂ© française autour du rĂ´le jouĂ© par les AlgĂ©riens dans la libĂ©ration de la France. Il est plus facile de faire des films sur les AlgĂ©riens qui sont morts pour la France que sur les AlgĂ©riens qui sont morts pour l’AlgĂ©rie contre la France.

Hors-la loi est-il un film algĂ©rien ou français ?
Dans la foulĂ©e de la polĂ©mique qui est apparue autour de Hors-la loi des parties ont dĂ©niĂ© au film de Bouchareb la nationalitĂ© algĂ©rienne au motif que le film en question a Ă©tĂ© en gros financĂ© sur des fonds français et europĂ©ens, la contribution algĂ©rienne Ă©tant dĂ©risoire. La question est mal posĂ©e, ou bien elle est pernicieusement posĂ©e car la nationalitĂ© du film n’enlève rien Ă  la problĂ©matique soulevĂ© par le film : le comportement de la France durant la Guerre d’AlgĂ©rie. Si le film est français et qu’il traite du passĂ© colonial, il aura un contenu tout aussi dĂ©rangeant et gĂŞnant que s’il Ă©tait algĂ©rien. Hors-la loi dĂ©range par ce qu’il montre et non pas par sa nationalitĂ©. La nationalitĂ© ne sera prise en compte que dans le cas oĂą le film est primĂ© car c’est Ă  son crĂ©dit que le prix sera dĂ©cernĂ©. On dira alors soit c’est l’AlgĂ©rie qui a dĂ©crochĂ© la palme d’or soit c’est la France.

Hors-la loi traite-t-il des massacres du 8 Mai 1945 ?
Autre assertion qui a alimentĂ© la polĂ©mique visant le film de Bouchareb, c’est celle qui le prĂ©sente comme un film traitant en premier lieu des massacres du 8 Mai 1945 dans la rĂ©gion de SĂ©tif. Mais dĂ©menti du rĂ©alisateur : le film traite d’une pĂ©riode plus longue embrassant presque l’ensemble de la sĂ©quence coloniale. LĂ  aussi la question est mal posĂ©e. Car s’il n’y a pas de pĂ©riode coloniale plus clĂ©mente qu’une autre ou moins barbare qu’une autre, la nuit coloniale Ă©tant une et indivisible, elle a durĂ© 130 annĂ©es, de juillet 1830 Ă  juillet 1962. C’est la peur des cadavres algĂ©riens qui se sont entassĂ©s durant les 130 annĂ©es de colonisation qui fait dĂ©porter l’attention sur 8 Mai 1945. La guerre n’Ă©tait pas encore enclenchĂ©e au moment des Ă©vĂ©nements sanglants qui avaient Ă©branlĂ© la rĂ©gion de SĂ©tif. Mais c’est surtout la Guerre d’AlgĂ©rie, qui rappelle la perte dĂ©finitive de l’AlgĂ©rie française qui hante les esprits.
Pourtant si on revient Ă  Chronique des annĂ©es de braise on se rend compte qu’Ă  l’instar de Hors-la loi  ce film traite lui aussi de la pĂ©riode coloniale, mais il diffère de lui par le fait que le rĂ©cit qu’il met en scène prend fin en novembre 1954 et n’aborde pas par consĂ©quent la Guerre d’IndĂ©pendance proprement dite. Les scènes se focalisent plutĂ´t sur la vie paysanne et sur des personnages minĂ©s par la misère.

L’absence d’images
Le cinĂ©ma vecteur par excellence d’expressions multiples pouvait contribuer Ă  la lecture du rĂ©el en proposant d’aller vers l’autre, vers sa culture en s’adressant Ă  la raison et au cĹ“ur. Les cinĂ©astes français ont toujours Ă©prouvĂ© mille difficultĂ©s Ă  restituer les images de la Guerre d’AlgĂ©rie. Cette guerre qui a Ă©tĂ© des plus atroces n’a pas laissĂ© de trace dans le cinĂ©ma français. En 2004 on comptait une quarantaine de films de fiction relatifs Ă  cet Ă©pisode historique. L’ensemble de ces films Ă©lude la guerre tout en faisant mine de la raconter. La Guerre d’AlgĂ©rie n’est pas vraiment montrĂ©e car ce qu’on raconte concerne l’«avant» et l’«après»-guerre selon une Ă©tude de l’historien Benjamin Stora.

Et revoilĂ  la violence...
Il faut attendre le milieu des annĂ©es 2000 pour voir apparaĂ®tre une Ă©volution dans le cinĂ©ma français. Ainsi L’Ennemi intime de Florent-Emilio Siri (2007) inaugure une nouvelle sĂ©rie de films sur la Guerre d’indĂ©pendance algĂ©rienne. On voit de gros plans sur les massacres de villageois, les tortures commises par l’armĂ©e coloniale sur les AlgĂ©riens Ă  tel point qu’on croirait que la France s’est enfin dĂ©cidĂ©e Ă  se regarder dans le miroir. Mais toutes ces images violentes renvoyaient en fait Ă  la rĂ©alitĂ© de l’AlgĂ©rie de la dĂ©cennie noire ravagĂ©e par le terrorisme. Comme si la mise en parallèle de ces deux pĂ©riodes pouvait justifier sinon disculper le colonialisme qui y parait comme la rĂ©sultante d’un engrenage entre deux camps belligĂ©rants enfoncĂ©s dans un cycle de vengeance.

Pas de succès pour les films traitant de la guerre d’AlgĂ©rie
Un cinĂ©ma plus soucieux d’accorder Ă  l’ancien colonisĂ© sa vĂ©ritable place apparaĂ®t avec le film La Trahison de Philippe Faucon (2006) qui signe un rĂ©cit plus proche de la rĂ©alitĂ© historique. MalgrĂ© la bonne critique qu’il a reçu, le film n’a pas pour autant obtenu le succès commercial. Il a Ă©tĂ© vu Ă  peine par 200 mille spectateurs durant le premier mois d’exploitation. Quant Ă  Laurent Herbert qui a rĂ©alisĂ© Mon Colonel (2006), il a essuyĂ© un Ă©chec sans appel.

Quid des populations immigrĂ©es ?
On ne saurait occulter les immigrĂ©es de la troisième gĂ©nĂ©ration qui n’ont eu de cesse d’exprimer le besoin d’histoire. Le manque qu’ils ressentent vis-Ă -vis de la connaissance du passĂ© de leurs parents, s’inscrit dĂ©jĂ  dans ce qu’on appelle la guerre des mĂ©moires. Disons que Rachid Bouchareb en tant que reprĂ©sentant de cette frange de la population tente Ă  sa manière d’y engager sa bataille.

Par : Larbi GraĂŻne

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