Le Midi Libre - Culture - Le corps de l’artiste exhumé et incinéré ?

Edition du 15 Novembre 2018



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Zina Azzoug, nièce de Zerrouki Allaoua, au Midi Libre :
Le corps de l’artiste exhumé et incinéré ?
5 Mai 2012

Depuis la visite de la chanteuse kabyle Malika Domrane au cimetière en France où devait être enterré le corps du défunt chanteur kabyle Zerrouki Allaoua, plusieurs interrogations planent sur l’incinération de ce chantre. Est-il vrai qu’après sa mort, sa dépouille a été embrasée sous un silence effroyable ? A travers cet entretien, la nièce et la fille du cousin du «rossignol de la chanson kabyle» revient sur les circonstances de cette déclaration effroyable et sur les périodes ayant marqué la vie de l’un des doyens de la chanson amazighe.

Midi Libre : Quel lien de parenté avez-vous avec Zerrouki Allaoua ?
Zina Azzoug : Je suis la nièce de Azzoug Nouara, épouse du chanteur, par alliance je suis également sa nièce. Mais avant même qu’il n’épouse ma tante, Zerouki Allaoua était le cousin paternel de mon père puisque sa mère est une Azzoug, soit Azzoug Ouardia.

Mis à part ce lien de parenté, comment avez-vous procédé dans vos recherches pour avoir une biographie complète du chanteur ?
Depuis mon plus jeune âge, je me suis intéressé à la vie du chanteur. Alors très jeune, j’ai effectué quelques recherches dans mon entourage, en saisissant l’occasion à chaque fois d’interroger beaucoup de gens. Parfois des informations le concernant venaient vers moi puisque ma famille parle de temps en temps de lui.
J’ai eu aussi énormément de donnés autour de sa vie d’artiste. Des informations qui m’ont été largement transmises par le biais de mes connaissances personnelles, à l’instar du chercheur et journaliste Rachid Mokhtari qui a déjà publié son livre «Sliman Azem et Allaoua Zerrouki : Chantent Si Mohand U M’hand». Ce dernier en le contactant, m’a largement parlé sur la vie de l’artiste et même d’autres chanteurs kabyles.
A ce titre, je voudrai informer les lecteurs que le village d’Amalou n’a pas seulement enfanté Allaoua Zerrouki mais il a donné naissance à beaucoup de personnages ayant marqué la culture berbère et universelle, tels que Abderrahmane Farès, ou encore son fils l’écrivain Nabil Farès, le réalisateur Toufik Farès et l’acteur Rachid Farès.
Ce village est également la région natale de Lla Ounissa (de son vrai nom Kadim Halima ), la doyenne des chanteuses kabyles et la première femme qui a chanté à la radio kabyle avec Lla Yamina (Arab Feroudja).

Pourriez-vous à l’occasion revenir sur la vie de Zerrouki Allaoua ?
L’artiste est né le 5 juillet 1915 au village Akourma, commune d’Amalou, de la tribu Ath-Aidel, sur les hauteurs de la région de Seddouk (Béjaïa). Le village d’Akourma détient sa dénomination du mot arabe «elkourama» ; ses habitants sont connus par leur générosité. C’est pour cela qu’on lui a donné le nom «le village d’elkourma» et il a gardé à nos jours son nom.
Son père est Seghir Zerrouki fils de Rezki, qui est originaire du village Izarrouquen d’El-Flay (Sidi-Aïch), de la tribu de At Ouaghlis. A cette époque, chaque village de la Kabylie cherchait un homme de religion pour qu’il devienne son imam. Il est à noter que durant cette époque, ce sont les villageois qui accordaient une paie. Cette dernière pouvait être en espèce ou avec d’autres moyens, comme l’olivier, une chèvre, de la semoule, des poules, des œufs, etc. Alors les habitants du village d’Akourma ont demandé au jeune Seghir Zerrouki d’être l’imam de leur village. Il n’a pas hésité vu la générosité de ces habitants. Il a d’ailleurs décidé de s’y installer définitivement en épousant la fille du village Azzoug Ouardia, fille de Amar, avec laquelle il a eu deux fils : Allaoua et Malek

A-t-il fait des études ?
Le petit Allaoua a fréquenté la zaouïa du village Sidi Ahmed Ouyahia où il a appris le Coran ainsi que la langue arabe, tout en aidant son père dans le travail de la terre malgré son jeune âge. Après la mort du père, la mère s’était occupée entièrement de ses deux enfants. J’ai cherché dans mon entourage pour fixer exactement la date de la mort du père, hélas ! je n’ai pas obtenu un grand résultat. On sait seulement qu’il a laissé Allaoua très jeune, il n’avait pas plus de sept ans.

D’où lui vient cette passion pour la chanson ?
Allaoua n’était pas très attiré par le travail de la terre. Il était plutôt passionné par la poésie et la chanson. Avec ses amis du village, ils confectionnaient leurs instruments musicaux préférés. Ensemble, ils passèrent leurs nuits d’été à jouer des morceaux musicaux et à chanter dans une ambiance festive et fraternelle. Ils passèrent leur temps près une pierre gigantesque, qui se trouve à la frontière du village Akourma et du village Tizi-Oukdem (tous deux dans la commune d’Amalou). Les passants entendirent à chaque fois des voix, des chants et de la musique venus du coin de cette obscurité, alors ils déduirent que cette pierre est hantée par les esprits, c’est pour cela qu’on lui a donné le nom de «azru n lejnun» « la pierre des diables ou des esprits »

Quelle a été sa source de revenu pour subvenir aux besoins de sa famille ?
Dans le début des années 1930, la famine régnait sur tout le pays. Pour gagner sa vie et celle de sa famille, Allaoua s’est déplacé à Akbou puis à Béjaïa-ville. Dans la capitale des Hammadites, il y travailla comme coiffeur dans une rue nommée Rue Fatima (l’ancienne ville de Béjaïa). Pas loin de son travail, Sadek Abejaoui gérait un café. Alors fasciné par la voix de rossignol du jeune Allaoua et du fait qu’il maîtrise tous les instruments, sans avoir fréquenté une école musicale, il l’encourage à devenir chanteur. Ce fut les premiers pas pour la carrière de Allaoua S’ensuit alors l’organisation de plusieurs fêtes dans toute la vallée de la Soummam et même dans son village où il a animé la fête du mariage de son ami proche Abdlouhab Larbi, dit Mohamed.

Avait-il connu l’émigration en France à l’instar de beaucoup de chanteurs kabyles de l’époque ?
Oui, dans les années 1940, les Français recrutaient au marché d’Akbou des Algériens. Allaoua et son ami étaient parmi les retenus, on les a emmené à Marseille pour travailler dans les mines. Allaoua n’a pas pu supporter ce travail, il le quitta alors au bout d’une semaine. Puis il se rendit à Paris ou il travailla comme coiffeur, barman, serveur, etc. (selon son ami).

A quand date son premier enregistrement ?
Son premier enregistrement (selon mon père) a été effectué en 1948 avec deux chansons dont une en arabe (Lahbab elyoum) et une autre en langue kabyle Téléphone soni soni où il a raconté sa courte expérience au travail des mines.
En 1949, il a travaillé à Lyon comme barman puis coiffeur. C’est à cette période qu’il a rencontré une Française qui devint par la suite sa concubine.

Depuis son émigration, est-il revenu en Algérie ?
Allaoua repartait fréquemment au village mais hélas ! a chaque fois, il vendait une partie des terres familiales. Peu à peu, il les a vendues toutes, même la maison familiale.
A cette époque, la terre représentait la richesse de l’existence d’un homme. Les gens préféraient mourir de faim que de vendre un tout petit morceau de leur terre. Cela avait une relation étroite avec la dignité d’un homme : le «nif». Alors, personne n’a voulu s’allier à cet artiste qui a délaissé ses terres en plus de devenir chanteur. Car à l’époque, c’était véritablement mal vu par la société.

S’est-il finalement marié ?
En 1951, Allaoua a demandé la main de sa cousine Nouara, fille de Azzoug Hacen (Nouara qui a fait des études et a obtenu un certificat d’études primaires à l’école française d’Akbou, Mouloud-Feraoun actuellement) mais le père de la jeune femme a refusé catégoriquement sa demande alors qu’il était amoureux de Nouara connue pour sa beauté. L’artiste désespéra et redemande sa main plusieurs fois. Son père ne voulait pas changer d’avis. Mais après avoir fait appel à l’aide du qaïd de la région Ben Ali Chérif qui a forcé son ami Azzoug L’Hacen (en le menaçant de l’exiler à «Kayan», Allaoua se mariera avec Nouara. Ce fut un mariage sans célébration comme les autres puisqu’il n’y a eu ni fête, ni youyou, ni invités. Cela c’est passé en janvier 1952. Dix mois après, leur premier enfant Seghir venait au monde.
A la fin de 1953, Allaoua emmena sa petite famille en France. Arrivée sur place, sa femme découvre l’existence de la concubine française de son mari. Elle n’a pas supporté et demanda après peu de temps à son mari de la ramener chez ses parents en Algérie. Cela s’est passé en 1954. Allaoua rapatria sa femme ainsi que son fils chez ses beaux-parents et lui resta quelque temps chez ses oncles paternels. Puis il retourna en France avec son fils, en laissant sa femme chez ses parents. Depuis ce jour, Nouara n’a plus revu ni son mari ni son fils. Peu de temps après, elle découvre qu’elle était enceinte et mis au monde sa fille Akila. Cette dernière n’a jamais connu son père. Ainsi, le garçon a été élevé par la Française et la fille élevée par ses grands-parents maternels après la mort de sa mère). Cette séparation a incité Allaoua a enregistré plusieurs chansons à travers lesquelles il exprima son regret, son amour et sa séparation : «Tabrat n taazizth», «Yugi ad yughal», «Lbabur bu lahwachi», «Yaâcheq di lbal», toutes enregistrées en 1954. Peu de temps aptès, en 1956-1957, sa femme a regagné la Révolution à Alger, là où elle a participé activement à la Bataille d’Alger. Quant à lui, il a mené également une vie de militant pleinement engagé au sein de la Fédération de France du FLN, il a animé plusieurs spectacles au profit de la cause nationale. Il a même rendu son café-bar un point de rencontre pour la cellule du FLN.

Quels sont les moments les plus marquants de sa vie personnelle et artistique ?
Il a enregistré quelques chansons à l’instar de : Ya rebbi lfedlik mouqar et A yafrux a mmis n lher. En 1959, il a enregistré beaucoup de chansons nationale tel que : lewjab n was-a, a ya gelid moulana, Selah igawawen. Et d’autres comme : Ya rebb lahnin (dont l’istikhbar dédié a sa fille) et A rray-iw (dont le dernier couplet dédié à son fils) En 1961, sa femme tomba au champ d’honneur. En 1963-1964, il a fait une tournée artistique en Algérie avec le grand musicien Kamel Hamadi et il enregistre sa fameuse chanson A Tasekourth, dédiée à la femme algérienne en général et à sa femme en particulier.
Il a aussi enregistré la chanson Laalam lzayer it refrif, fêtant l’Indépendance à sa façon. Le 17 novembre 1968, Allaoua Zerrouki s’éteint suite à de gaves blessures contractées lors d’un accident de circulation. Il était en compagnie de Dahmane El-Harrachi pour animer un gala à Montpellier.

Avez-vous quelques dates quant à l’enregistrement de ses chansons ?
Selon Rachid Mokhtari, les pochettes de disque 45 tours n’étant pas datées et les archives sonores de la RTA n’en possédant pas les informations, nous situons la datation de ses chansons de manière approximative, basée sur des témoignages. Ce qui est sûr en revanche, c’est que Allaoua Zerrouki a enregistrée en 1948, 1954, 1956, 1959,1963, plusieurs titres comme : Lahbab elyoum, Téléphone soni soni, en 1954 : Tabrat n taazizth, Lbabur Bu lahwachi, Yugi ad yughal (duo avec Bahia Farah), Yaacheq di lbal, Sidi Aich. En 1956 : Rebbi lfedhel ik mouqar, A yafrux a mmis n lher. En 1959 : Lewjab n wass-a, Ya rebb lahnin, A yagelid moulana, Salah igawawen, A rray iw" ou en 1963 : A tasekurth,et Laalam n lzayer it refrif»
Autres chansons dont on ignore la date : Yemma yemma, A yaaziz, a ta wul iw, Ad seligh fella-k anbi, lhaf nettouth, Txilek a ttir, Ullac win anchegeê.

Où se trouve exactement la dépouille de l’artiste ?
Malika Domrane a rendu visite à la tombe de Zerrouki Allaoua. Elle a eu la surprise de découvrir qu’on a exhumé et incinéré le corps du chanteur depuis 2002. C’est moi qui lui a révélé le nom du cimetière, et je lui ai demandé de me confirmer s’il est vrai que le chanteur repose dans ce cimetière, même si l’information venait du fils de Zerrouki (mon cousin Seghir Zerrouki) mais j’ai voulu m’en assurer.

Es-ce vrai qu’on a exhumé et incinéré le corps ?
Aujourd’hui, je suis en train de chercher pour savoir si c’est vrai. Si cela s’avère vrai, quelles sont les véritables raisons d’un tel acte ? Je pense que le chanteur musicien Kamal Hamadi a déclaré une fois que lors du décès de Zerrouki, quelques chanteurs kabyles ont cotisé et payé la concession à vie, c’est pour cela qu’un jeune organisateur de spectacles de Tizi m’a appelé et il m’a promis de discuter avec Dda Kamal sur ce sujet. J’attends aussi la réponse de mon cousin qui est absent ces derniers jours. On doit éclaircir cette affaire parce qu’elle a touché tous les Kabyles et les fans du chanteur.

Par : Ourida Ait Ali

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