Le Midi Libre - Reportage - Dur, dur d’être éleveur

Edition du 14 Avril 2009



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Carnet de bord, sur la piste de Timiaouin
Dur, dur d’être éleveur
3 Fevrier 2009

Les banques sont réticentes à accorder des crédits aux éleveurs de chameaux. «Un agriculteur qui plante un palmier reçoit 200.000, 00 DA, alors qu’un éleveur de chameaux est abandonné à son sort ». A Timiaouin, il est recensé 50.509 têtes de chameau, 120.160 chèvres et 456 vaches. Ce cheptel survit vaille que vaille, selon les aléas climatiques.

Il est minuit et demi quand nous quittâmes la kheïma de Fatma. Nous rejoignons la maison des hôtes de l’APC de Timiaouin. Nous trouvons l’équipe de Canal Algérie, composée d’une journaliste, d’un cameraman et de son assistant et du chef de mission, qui se prépare à se mettre au lit. Un frugal repas nous est servi. Des pâtes, de bons morceaux de viande de mouton et des oranges au menu. Tenaillés par la faim, nous avons mangé de bon appétit. La maison des hôtes se résume à une grande chambre et une cuisine. Nous avons partagé cette chambre avec l’équipe de la télévision. Chacun a eu droit à un matelas, une couverture et un oreiller. «Bienvenue au Square Port-Saïd», nous lance l’assistant du cameraman, qui s’est révélé par la suite, un véritable boute-en-train. La journaliste, nous dit s’appeler « Moh ». « Ce cera facile pour vous d’admettre une présence féminine », justifie-t-elle, nous avertissons que dans quelques minutes, il y aura le couvre-feu. Moh ne s’est pas trompé. La chambre s’est trouvée dans le noir juste après. L’électricité est rationnée. Les habitants de Timiaouin ont droit à une plage horaire bien limitée. Elle va de 1h00 du matin jusqu’à 09h00. La commune, aux ressources bien maigres, ne peut faire face aux dépenses induites par la consommation en gasoil du groupe électrogène qui alimente la ville. Dans le noir, notre assistant cameraman a donné libre cours à son éloquence. Des histoires et de croustillantes anecdotes qui nous nous font tordre de rire durant toute notre veillée. Lever au petit matin. Les autorités de la ville se son pliées en quatre pour être aux petits soins. Du café, du lait et du thé, des gâteaux secs, du pain, de la confiture et du beurre, pour le petit-déjeuner. De quoi nous permettre d’attaquer la journée dans de bonnes dispositions. C’est le jour de l’ouverture de la fête du chameau, prévue tard dans l’après-midi. Nous sommes conviés à effectuer une petite virée sur les lieux de la manifestation.

160 litres/mois
pour un véhicule 4x4 tout-terrain
C’est un chef de quartier, Haounabi Lahcène, qui nous embarque dans son véhicule. Il est artisan maçon et éleveur. Il se plaint du rationnement de l’essence et du gasoil. « Nous recevions jusqu’au mois dernier 60 litres/mois par véhicule », se lamente-t-il. « Ce mois-ci, notre quota a augmenté, il est passé à 160/mois /véhicule », dit-il d’un air mou. Avec cette quantité de carburant mise à sa disposition, notre maçon/éleveur « se débrouille » comme il peut pour assurer la continuité de ses activités. « C’est très difficile », avoue-t-il, eu égard aux zones très éloignées d’approvisionnement en aliments du bétail et des matériaux de construction. «  Le gravier, le ciment et le sable et surtout les frais de transport grèvent lourdement les projets lancés dans la commune de Timiaouin », témoigne-t-il. Il s’élève contre la bureaucratie et la discrimination des banques qui sont réticentes à accorder des crédits aux éleveurs de chameaux. « Un agriculteur qui plante un palmier reçoit 200.000, 00 DA, alors qu’un éleveur de chameaux est abandonné à son sort », se plaint-il. A Timiaouin, il est recensé 50.509 têtes de chameau, 120.160 chèvres et 456 vaches. Ce cheptel survit vaille que vaille, selon les aléas climatiques. Il saisit l’occasion pour lancer un appel au Président de la République, espérant que le premier magistrat du pays, « fera bouger les choses ». Il pense que si l’Etat apporte son aide à cette région, le taux de chômage de jeunes (particulièrement élevé à Timiaouin) sera considérablement réduit. «L’Etat serait avisé d’aider et de soutenir cette catégorie de la population qui est pour l’instant calme», atteste-t-il, faisant part de la détresse des habitants sur le plan sanitaire.

Un médecin et pas de pharmacie et une kheïma à 1,5
million de dinars
« Il n’y a qu’un seul médecin et pas de pharmacie à Timiaouin », déplore-t-il. Nous arrivons sur les lieux de l’évènement. Il règne une activité fébrile. Les kheïmas elles sont une dizaine, richement décorées avec des produits de l’artisanat local, sont prêtes à accueillir les invités. Elles participent au concours de la plus belle tente. Les propriétaires (des familles ou des associations) se sont investis en argent et en sueur pour les réaliser. Certaines ont coûté la bagatelle de 1.500.000 DA et il a fallu jusqu’à trois ans de travail de fourmi pour en venir à bout. Cuir de peaux de mouton et de chèvre en grandes quantités, lanières en cuir, afazou (herbe sèche), markouda (encre de différentes couleurs), jusqu’à 700 boîtes pour une seule teinte, sont nécessaires pour dresser une kheïma. Nous pénétrons dans la kheïma de l’association Imanoukel. Nous nous sommes sacrifiés au traditionnel cérémonial de thé. Le président est un jeune Targui portant un ample pantalon, au-dessous d’une longue gandoura et un voile recouvrant la figure (taguelmoust), pieds nus. Près de lui, il y avait 4 jeunes filles qui étaient à l’écart dans un coin de la tente. Elles portent, toutes, le doukkali, pièce de laine. Elles se sont faites belles pour la circonstance. Elles portent des bagues rondes, pour certaines, des bracelets en argent de forme hexagonale pour d’autres ainsi que des perles en verre, bleues ou noires, au-dessus du collier et des pendentifs triangulaires. Elles se sont abstenues de prendre part à la discussion que nous avons entamée avec le premier responsable de cette association. D’habitude, ce sont les femmes qui nous accueillaient sur le pas de l’entrée de la kheïma. Le jeune Targui était tout content de s’ouvrir à nous. Dans sa langue maternelle, il tentait de nous faire part des problèmes qu’ils endurent, lui et son association. Nous lui fîmes comprendre qu’on ne pipait mot de ce qu’il racontait. C’est son compagnon qui était assis à ses côtés qui s’est chargé de traduire sa longue litanie.
« Il nous a fallu vendre une partie de notre bétail pour réaliser ce chef d’œuvre qui peut contenir 100 personnes», nous révèle-t-il. Tous les membres de sa famille se sont sacrifiés pour cette tâche. Les femmes et les enfants ont apporté la main-d’œuvre. Les adultes sont allés offrir leurs forces dans les chantiers de Bordj Badji-Mokhtar, Tamanrasset et même Adrar. Ils ont économisé sou par sou, qu’ils ont envoyés à la famille pour pouvoir acheter tous les intrants indispensables. Son souhait, c’est de vendre la kheïma, avec des dividendes pour pouvoir rembourser les frais engagés. Il doute fort qu’elle le sera. Elle coûte trop cher. Si elle est n’est pas vendue, la kheïma sera démontée et remise au placard en attendant de servir pour les grandes occasions, mariages ou autres fêtes. Nous quittons ce charmant jeune homme, non sans lui souhaiter beaucoup de succès dans son projet. Nous nous dirigeâmes vers une immense tente. C’est celle de la commission chargée des préparatifs de la fête du chameau. Ses membres sont en réunion. La discussion tournait autour des obstacles qui se sont dressés sur leur chemin et les moyens de les aplanir. La tâche paraît insurmontable pour le moment. La décision fut prise de différer d’un jour l’ouverture de la manifestation. « Nous allons demander aux citoyens aisés de Timiaouin de nous aider à réunir les moyens logistiques qui nous font défaut », dit-il en clôturant le conclave. Un membre de cette commission s’est proposé de contribuer au succès de la fête. C’est Damerna Brahim Ag Yaya. « Nous sommes solidaires de notre commune », assure-t-il. C’est un riche éleveur.
Il possède 800 têtes de chameau. Il descend de la lignée des «grandes tentes». La pratique de l’élevage est transmise de père en fils. Son troupeau se trouve actuellement en transhumance du côté d’Amesmassa sur l’oued Ilafa. Il se plaint du manque de puits de parcours. « Les éleveurs ne sont pas associés à la décision de forer les puits », regrette-t-il.
« Je suis président de la ligue des éleveurs et je n’ai pas droit de regard sur cette décision », dit-il amèrement, déclinant une série de mesures que l’Etat doit prendre pour préserver l’espèce des maladies qui déciment parfois le cheptel.
S. B.

Par : S. Belhocine

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