Une collection privĂ©e exceptionnelle d’Art orientaliste incluant un lot important de tableaux du peintre Etienne Dinet (1861-1929), pour qui l’AlgĂ©rie a constituĂ© une source d’inspiration intarissable, est exposĂ©e depuis samedi soir Ă la galerie de la Maison Christie’s, Ă Paris, dĂ©jĂ envahie, en cette soirĂ©e, par de nombreux collectionneurs.
Cette collection qui sera mise en vente aux enchères le 20 juin, dont l’ensemble est estimĂ© entre 6 et 9 millions d’euros, comprend quelque 44 lots, dont plusieurs tableaux d’Etienne Dinet, ainsi que des toiles du peintre amĂ©ricain Frederick Arthur Bridgman (1847-1928), le Français Felix Philppoteaux (1815-1884) et d’artistes peintres contemporains comme Mohamed Racim ainsi que des sculptures de bustes de personnages, en bronze, albâtre ou terre-cuite patinĂ©e, inspirĂ©s par les voyages de leurs crĂ©ateurs orientalistes.
"Parmi les pièces phares de cette collection, figurent, notamment, une trentaine d’Ĺ“uvres d’Alphonse Etienne Dinet, peintre orientaliste français, marquĂ©es par l’intĂ©rĂŞt qu’il portait Ă l’AlgĂ©rie oĂą il vĂ©cut de longues annĂ©es, après avoir embrassĂ© l’Islam, fit le pèlerinage Ă la Mecque et dĂ©cidĂ© de signer, dĂ©sormais, ses toiles par ‘’Hadj Nasr-Eddine’’, a indiquĂ©, le directeur du dĂ©partement des collections de Christie’s, Lionel Gosset dans un entretien accordĂ© Ă l’APS.
Cette exposition rend un vibrant hommage Ă cet artiste qui, Ă travers ses tableaux, a exprimĂ© un engament religieux et politique pour son pays d’adoption", a-t-il ajoutĂ©. "Ce peintre est tombĂ© littĂ©ralement amoureux de l’AlgĂ©rie Ă la fin du XIXe siècle-dĂ©but du XXe siècle", a soulignĂ© Lionel Gosset, qui a relevĂ© que les pièces d’art de cet artiste, qui sont exposĂ©es Ă cette occasion, dĂ©voilent un "beau reflet de son vĂ©cu dans ce pays, sur la vie de tous les jours, les coutumes, les traditions et la pratique de la religion".
Il est essentiellement, a-t-il dit, le peintre et le poète de la vie arabe dont l’Ĺ“uvre est qualifiĂ© d’"inclassable" par les musĂ©ologues, prĂ©cisant que cet important lot de toiles a Ă©tĂ© proposĂ© par une personne qui rĂ©sidait Ă Paris et qui, en quittant ce lieu, a dĂ©cidĂ© de ne pas dĂ©mĂ©nager avec cette prĂ©cieuse collection, prĂ©fĂ©rant s’en sĂ©parer.
"C’est toujours un crève-cĹ“ur de se sĂ©parer d’une telle collection, mais parfois, il est nĂ©cessaire de prendre des dĂ©cisions, mĂŞme si elles sont douloureuses", a-t-il observĂ©. Il y a longtemps, a confiĂ© Lionel Gosset, que la Maison Christie’s n’a pas proposĂ© Ă la vente aux enchères une collection "aussi prestigieuse et d’une telle ampleur", notamment de Dinet, ajoutant que des Ĺ“uvres de peintres orientalistes ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©es, Ă Londres et quelquefois Ă Paris aussi, et que c’Ă©tait souvent des pièces isolĂ©es.
A travers la succession des Ĺ“uvres de cet artiste peintre exceptionnel, exposĂ©es dans la galerie, le visiteur dĂ©couvre, le regard observateur, attentif et privilĂ©giĂ© de cet artiste peintre qui a peint l’intimitĂ© des personnes dans ses aspects expressifs les plus divers dans un pays qui a eu sur lui un impact envoĂ»tant, le menant de Ouargla Ă GhardaĂŻa, de Laghouat Ă Biskra, sans oublier l’incontournable Oasis de Bou-Saâda, oĂą il s’installa pour y vivre dĂ©finitivement avec l’aide d’un jeune guide, Slimane Ben Ibrahim, devenu son ami et collaborateur.
Les us et coutumes des habitants de sa patrie d’adoption que l’artiste a peint Ă travers une palette raffinĂ©e dans le choix des coloris chatoyantes, du dĂ©tail rigoureux et du respect de la rĂ©alitĂ©, dĂ©voile Ă©galement l’immense sympathie qui s’est instaurĂ©e entre lui et la sociĂ©tĂ© algĂ©rienne, allant jusqu’Ă embrasser l’Islam alors qu’il avait dĂ©jĂ appris Ă parler couramment l’arabe.
Les splendides tableaux grands formats de Dinet, qui semblent avoir une âme, tant ils dĂ©gagent l’Ă©motion exprimĂ©e par l’artiste, donnent le sentiment au visiteur d’Ă©couter un rĂ©cit hautement descriptif sur des rĂ©gions d’AlgĂ©rie baignĂ©es de soleil, mettant en valeur leur beautĂ© et respectant la rĂ©alitĂ© des Ă©vènements, des faits et mouvements vivants, du milieu oĂą l’artiste fut inhumĂ© Ă Bou-Saâda.
La procession - Al Massira, un tableau puisé dans la vie politique et militante algérienne
Il en est ainsi du tableau monumental intitulĂ© La procession - Al Massira, peint en 1917, puisĂ© dans la vie politique et militante algĂ©rienne et reprĂ©sentant un cortège d’AlgĂ©riens se soulevant face Ă l’enrĂ´lement de la population durant la Grande guerre.
Pour Lionel Gosset, il s’agit vraisemblablement d’une manifestation contre le dĂ©cret promulguĂ© par les autoritĂ©s coloniales imposant une conscription aux AlgĂ©riens. "Le peuple algĂ©rien a subi des mĂ©faits et ce tableau reprĂ©sente une rĂ©volte, une volontĂ© des AlgĂ©riens d’affirmer leur identitĂ©", a-t-il expliquĂ©, soulignant l’Ă©motion exprimĂ©e par l’artiste devant la mobilisation forcĂ©e des musulmans aux cĂ´tĂ©s de l’armĂ©e française durant cette guerre.
Cette Ă©motion est exprimĂ©e du reste dans plusieurs autres tableaux, tels que Le permissionnaire, un AlgĂ©rien habillĂ© d’un uniforme et enlaçant fiĂ©vreusement ses enfants avant son retour sur le front, ou Le conscrit, une toile qui dĂ©peint un soldat algĂ©rien faisant ses adieux Ă sa mère en lui embrassant le front. Une autre toile d’huile de Dinet, frappante par l’attrait qu’avait sur le peintre la pratique de la religion chez les AlgĂ©riens, est celle intitulĂ©e Arabe rĂ©citant la prière d’El Asr (littĂ©ralement Prière de l’après-midi), une des phases du rituel d’El-Takbir (Glorification de Dieu).
Une toile peinte en 1903 dans un coin de palmeraie Ă Biskra, une ville oĂą il installa trois ans plus tĂ´t son premier atelier algĂ©rien. Un autre tableau qui annonçait implicitement l’adhĂ©sion de Dinet Ă l’Islam est L’Ecole coranique peint en 1919 oĂą un taleb rappelle Ă l’ordre un jeune dissipĂ© au moment oĂą ses camarades attentifs Ă la leçon coranique ont les yeux fixĂ©s sur les planchettes oĂą sont transcrits des versets du Saint Coran.
La scène peinte se passe dans la ZaouĂŻa d’El-Hamel , loin de Bou-Saâda , rĂ©putĂ©e pour sa filiation Ă la confrĂ©rie mystique de Rahmani, a prĂ©cisĂ©, Ă l’APS, le directeur du dĂ©partement des collections, soulignant qu’Ă l’Ă©poque, on ne pouvait pas entrer dans les Ă©coles coraniques, mais sa conversion Ă l’Islam a permis Ă Dinet de traiter des sujets qui ne lui Ă©taient pas accessibles auparavant.
Pour Lionel Gosset, il est Ă©galement intĂ©ressant de souligner toutes les scènes peintes par Dinet dans les rivières, observant qu’il fallait vraiment qu’elles soient "en confiance pour que des femmes algĂ©riennes se laissaient surprendre dans leur bain par le peintre", ajoutant qu’il Ă©tait "très proche de la population Ă qui il inspirait une grande confiance".
Plusieurs autres tableaux de cet artiste peintre traduisant son attachement Ă l’AlgĂ©rie et Ă son peuple sont exposĂ©s Ă la Galerie de Christie’s, première maison dans le monde de vente aux enchères d’Ĺ“uvres d’art uniques et exceptionnelles, jusqu’au 20 juin, date Ă laquelle ils seront mis en vente.Nombre des Ĺ“uvres de d’Etienne Dinet sont aujourd’hui conservĂ©es dans des collections publiques, dont le MusĂ©e d’Orsay, Ă Paris, le MusĂ©e national des Beaux-Arts d’Alger ou encore le MusĂ©e nationale Nasr-Eddddine Dinet Ă Bou-Saâda (AlgĂ©rie).
Cet artiste peintre, auteur de l’ouvrage La vie de Mohammed, Prophète d’Allah, paru aux Ă©ditions Piazza, qui a Ĺ“uvrĂ© Ă l’Ă©dification de la Grande MosquĂ©e de Paris, inaugurĂ© en 1926, figure aujourd’hui parmi les peintres orientalistes les plus recherchĂ©s dans le monde après avoir fait pendant longtemps l’objet de rancĹ“ur et d’hostilitĂ© en France et dans les milieux artistiques occidentaux, en se convertissant en 1913 Ă l’Islam.