Le Midi Libre - Supplément Magazine - « 9 familles sur 10 refusent un prĂ©lèvement sur leurs morts »
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Edition du 6 Septembre 2012



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Greffe d’organes, Professeur *Tahar Rayane au Midi Libre
« 9 familles sur 10 refusent un prélèvement sur leurs morts »
5 Septembre 2012

Le professeur Tahar Rayane nous trace les bilans, contraintes et perspectives du traitement de l’insufisance rĂ©nale en AlgĂ©rie depuis les annĂ©es 80 Ă  ce jour, cela par notamment la mise en place d’un cadre juridique adĂ©quat permettant, en l’occurence, l’activitĂ© de la greffe d’organes. Nonobstant les encouragements et appels des autoritĂ©s habilitĂ©es, tant sanitaires que cultuelles, des difficultĂ©s persistent surtout au plan psychologique en ce qui concerne les dons d’organes Ă  partir d’un mort encĂ©phalique. En tout Ă©tat de cause, l’inauguration prochaine de l’Institut national du rein Ă  Blida promet une amĂ©lioration certaine de la situation.

Midi Libre : Pouvez-vous faire l’Ă©tat des lieux de l’insuffisance rĂ©nale chronique en AlgĂ©rie ?
Professeur Tahar Rayane : La prise en charge de l’insuffisance rĂ©nale chronique est passĂ©e par plusieurs Ă©tapes. Avant les annĂ©es 80, les patients algĂ©riens insuffisants rĂ©naux Ă©taient forcĂ©s Ă  l’exil thĂ©rapeutique en France ou dans d’autres pays europĂ©ens. De 1980 Ă  1990, les pouvoirs publics ont encouragĂ© la crĂ©ation des centres d’hĂ©modialyse publics dans les diffĂ©rentes wilayas du pays, la prioritĂ© Ă©tant le rapatriement des patients dialysĂ©s Ă  l’Ă©tranger et le « sauvetage » de milliers de patients vouĂ©s Ă  une mort certaine.
A partir de 1986, la transplantation rĂ©nale devenait une activitĂ© routinière, et des dizaines de patients bĂ©nĂ©ficièrent d’une greffe Ă  partir d’un donneur vivant apparentĂ©.
La dĂ©cennie noire a freinĂ© cet Ă©lan, et a ralenti l’activitĂ© de greffe en raison du dĂ©part vers l’Ă©tranger de plusieurs spĂ©cialistes.
C’est paradoxalement durant cette pĂ©riode que plusieurs centres d’hĂ©modialyse publics furent Ă©rigĂ©s et que le nombre de cas prĂ©valant dĂ©passera les 6.000 patients (plus de 200 patients traitĂ©s par million d’habitants).
A partir de la dĂ©cennie 2000, le nombre de centres de dialyse fut multipliĂ© par 50 (dĂ©passant 200), implantĂ©s Ă  travers tout le territoire national et l’activitĂ© de la dialyse dans le secteur libĂ©ral fut autorisĂ©e. Des textes rĂ©glementant l’activitĂ© de prĂ©lèvement et de transplantation d’organes et de tissus, ainsi que ceux dĂ©finissant les critères de mort cĂ©rĂ©brale furent Ă©dictĂ©s, permettant en 2002, la rĂ©alisation de la première transplantation rĂ©nale Ă  partir d’un donneur en mort encĂ©phalique.
L’annĂ©e 2006 fut une annĂ©e charnière dans la relance du programme national de greffe d’organes et de tissus, ce qui a permis l’Ă©mergence de plusieurs Ă©quipes de greffes, qui ont rĂ©alisĂ©, durant les six annĂ©es suivantes, plus de 600 transplantations rĂ©nales.
Ainsi depuis les annĂ©es 80, notre pays a mis en place un système de soins basĂ© sur le principe de non exclusion, et d’une intĂ©gration des diffĂ©rentes thĂ©rapies substitutives de l’insuffisance rĂ©nale chimique.
La rĂ©partition des diffĂ©rentes modalitĂ©s thĂ©rapeutiques Ă©tait du seul ressort des Ă©quipes soignantes, aucun quota n’a Ă©tĂ© imposĂ© et aucune technique de substitution rĂ©nale n’a Ă©tĂ© privilĂ©giĂ©e. Le mĂ©rite de cette politique sanitaire revient au ComitĂ© mĂ©dical national de nĂ©phrologie, qui a su mettre en place une stratĂ©gie de rĂ©partition des diffĂ©rentes thĂ©rapies rĂ©nales. Il faudrait aussi rendre hommage Ă  tous les acteurs de la santĂ©, les sociĂ©tĂ©s savantes, les associations de malades, ainsi qu’aux autoritĂ©s sanitaires et Ă  l’industrie pharmaceutique nationale, qui ont permis de mettre en place cet arsenal thĂ©rapeutique au profit des patients algĂ©riens.
Quel est le nombre le nombre d’insuffisants rĂ©naux en AlgĂ©rie en attente d’une greffe ?
Le nombre de patients en AlgĂ©rie, atteints d’une insuffisance rĂ©nale chimique terminale traitĂ©e est de 16.000, dont plus de 90% sont sous hĂ©modialyse (60% dans le secteur public et 40% dans le secteur libĂ©ral), 400 malades sont en dialyse pĂ©ritonĂ©ale, et un millier sont porteurs d’un greffon rĂ©nal fonctionnel.
Nous n’avons pas, jusqu’Ă  ce jour, Ă©valuĂ© de façon exacte le nombre de patients en liste d’attente d’une greffe rĂ©nale. On peut l’estimer, en raison du jeune âge de la population dialysĂ©e, et de la pathologie pourvoyeuse d’insuffisance rĂ©nale, entre 60% Ă  70% du nombre total, soit 8.000 Ă  9.000 patients.

Quelles sont les difficultĂ©s rencontrĂ©es pour l’obtention de dons du rein ?
Parmi les patients en attente de greffe, une faible proportion, estimĂ©e Ă  20%, dispose d’un donneur potentiel, et attendent impatiemment la rĂ©alisation de leur greffe ; les 80% restants fondent tout leur espoir sur un Ă©ventuel rein provenant d’un donneur en mort encĂ©phalique.
La greffe rĂ©nale chez cette catĂ©gorie de patients reste tributaire d’un prĂ©lèvement sur des personnes en mort encĂ©phalique. D’oĂą l’importance de la mise en service de l’Agence nationale de greffe d’organes et de tissus, et de l’organisation de campagnes nationales de promotion du don d’organes.

Depuis la promulgation des lois n° 85-05 du 16 février 1985 et n° 90-17 du 13 juillet 1990, y a-t-il eu des progrès ?
Depuis plus de 30 ans, seulement 10 greffes rĂ©nales Ă  partir de prĂ©lèvement sur des personnes en mort encĂ©phalique ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es en AlgĂ©rie (ce qui correspond Ă  1% du nombre total de greffes effectuĂ©es depuis 1986). Un AlgĂ©rien dialysĂ© a actuellement une chance sur 1.000 de bĂ©nĂ©ficier d’une greffe Ă  partir de rein de cadavre.Le taux d’accord de prĂ©lèvement d’organes sur une personne en mort encĂ©phalique ne dĂ©passe pas les 10% (9 familles sur 10 ont refusĂ© le prĂ©lèvement).

Pourquoi Ă  votre avis cette pratique n’a-t-elle pas connu d’essor en AlgĂ©rie ?
Nous accusons un retard important dans ce domaine et nous devons mobiliser et impliquer tous les acteurs de la sociĂ©tĂ© civile, les hommes du culte, pour gĂ©nĂ©raliser la culture du don d’organe chez nos concitoyens.
Nous estimons que la gĂ©nĂ©rositĂ© est une constante gĂ©nĂ©tiquement innĂ©e dans la race humaine, il faudrait savoir l’amplifier et l’exploiter, il n’est pas concevable que la gĂ©nĂ©rositĂ© soit plus importante dans les sociĂ©tĂ©s occidentales, eu Ă©gard aux valeurs vĂ©hiculĂ©es ; il faudrait crĂ©er les conditions pour la concrĂ©tisation de cet acte hautement honorable.
Une prĂ©paration psychologique et des campagnes de sensibilisation et d’information doivent ĂŞtre menĂ©es rĂ©gulièrement, ciblant toutes les couches de la population.

Par ailleurs, au plan matériel et technique sommes-nous à niveau complètement ?
La loi 85-05 complĂ©tĂ©e par la 90-17 a permis la mise en place d’un cadre juridique adĂ©quat permettant la mise en application d’un programme national de greffe d’organes et de tissus. Elles ont eu le mĂ©rite de stimuler l’activitĂ© de greffe et de protĂ©ger les premières transplantations contre toute dĂ©rive mercantile. Le respect de l’Ă©thique et de la dĂ©ontologie guidait les Ă©quipes pionnières dans leurs activitĂ©s de greffe.
Il faut rappeler qu’avant l’annĂ©e 1986, les patients algĂ©riens avaient la possibilitĂ© de bĂ©nĂ©ficier d’un greffon Ă  l’Ă©tranger ; mais dès l’installation de l’espace Schengen, l’attribution des organes Ă©tait destinĂ©e en prioritĂ© aux citoyens europĂ©ens.
La prioritĂ© nationale imposĂ©e en Europe, ne laissait aucune chance aux patients algĂ©riens de pouvoir bĂ©nĂ©ficier d’un organe prĂ©levĂ© sur une personne en mort encĂ©phalique.
Cette situation imposera la mise en place d’un programme national de transplantation rĂ©nale pour rĂ©pondre aux besoins de plus en plus croissants de patients insuffisants rĂ©naux.

Y a-t-il un effet de synergie dans les moyens mis en place pour la greffe du rein ?
Le dĂ©veloppement de la greffe rĂ©nale dans notre pays impose la disponibilitĂ© de moyens matĂ©riels et humains Ă  la hauteur de cet important challenge. Ces moyens existent, mais sont dispersĂ©s dans plusieurs sites, une mutualisation des Ă©quipements permettra une meilleure rentabilitĂ©. Il sera plus judicieux de constituer une sĂ©rothèque nationale et de disposer d’un laboratoire national d’histocomptabilitĂ© pour permettre une gestion efficiente de la liste d’attente de greffe Ă  partir de personnes en mort encĂ©phalique. Le recensement des personnes en mort encĂ©phalique dans les diffĂ©rentes structures sanitaire du pays est une prioritĂ© pour dĂ©velopper les prĂ©lèvements d’organes.
La mise en service prochaine de l’Institut du rein Ă  Blida complètera l’Ă©difice mis en place pour booster l’activitĂ© de greffe dans notre pays.

On constate un retard pour l’ouverture de l’Institut national du rein de Blida, plusieurs fois annoncĂ©e et Ă  chaque fois reportĂ©e. Quelles explications ?
L’Institut du rein de Blida est un projet Ă  vocation nationale initiĂ© par les plus hautes autoritĂ©s du pays ayant pour mission principale la prise en charge globale et intĂ©grĂ©e de la pathologie uro- nĂ©phrologique. Celle-ci a Ă©tĂ© depuis fort longtemps nĂ©gligĂ©e et les chiffres alarmants rapportant un taux Ă©levĂ© de cas incidents et prĂ©valents de ces affections, ont Ă©tĂ© le leitmotiv pour la crĂ©ation de cette structure spĂ©cialisĂ©e dĂ©diĂ©e aux maladies rĂ©nales, intĂ©grant les aspects prĂ©ventifs et curatifs et encourageant les travaux de recherche mĂ©dicale. l abritera aussi l’Agence nationale de greffe d’organes et de tissus, qui vient d’ĂŞtre créée en vertu du dĂ©cret exĂ©cutif numĂ©ro 12-167 du 5 avril 2012, qui aura pour mission de procĂ©der Ă  l’Ă©valuation des rĂ©sultats des greffes, et de coordonner les activitĂ©s de prĂ©lèvement et de distribution des organes. Il s’agit d’un vĂ©ritable pĂ´le d’excellence dĂ©diĂ© aux soins de haut niveau. Il sera dotĂ© d’Ă©quipements de dernière gĂ©nĂ©ration, oĂą toutes les explorations de diagnostic et les modalitĂ©s thĂ©rapeutiques seront dispensĂ©es sur un seul site. L’objectif principal Ă©tant une offre de soins au profit des patients AlgĂ©riens porteurs de ces affections uro-nĂ©phrologiques. Le dĂ©veloppement de la transplantation rĂ©nale Ă  partir du donneur vivant, l’augmentation des prĂ©lèvements Ă  partir de donneur en mort encĂ©phalique font partie des autres missions de l’Institut national du rein de Blida. L’inauguration, prĂ©vue pour le mois de mai 2012, a Ă©tĂ© diffĂ©rĂ©e au 4e trimestre de la mĂŞme annĂ©e en raison du retard liĂ© aux travaux, et Ă  la rĂ©ception des Ă©quipements.

Peut-on avoir une date
définitive ?
Nous espĂ©rons qu’il sera rĂ©ceptionnĂ© au cours du dernier trimestre 2012. Sa rĂ©ception prochaine permettra de redonner espoir aux patients qui attendent avec impatience sa mise en service, afin de bĂ©nĂ©ficier d’une prise en charge thĂ©rapeutique adĂ©quate (greffe d’organes, interventions chirurgicales, etc.).




*Président de la Société
algérienne de néphrologie,
dialyse et transplantation

Par : Ourida Ait Ali

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