Le Midi Libre - entretien - La passion, cette prison (2e partie et fin)
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Edition du 7 Juin 2012



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La passion, cette prison (2e partie et fin)
7 Juin 2012

RĂ©sumĂ© : Youcef, un jeune Ă©tudiant sur le point de finir ses Ă©tudes universitaires, et Souhila sont pressĂ©s de se marier. Le jeune homme semble avoir trouvĂ© le moyen de s’enrichir très rapidement.

Une semaine plus tard, alors que Souhila commençait Ă  s’impatienter et Ă  se dire que son destin elle devait le chercher avec quelqu’un d’autre, son tĂ©lĂ©phone portable retentit. Avant de rĂ©pondre, elle regarda le numĂ©ro qui venait de s’afficher et elle Ă©mit un soupir de soulagement. C’Ă©tait Youcef, son amoureux, qui venait de l’appeler.
- Ah ! Tu as bien fait de m’avoir appelĂ©e… parce que je commençais Ă  me dire que mes parents avaient raison et que tu es vraiment un…
Elle se tut in extremis parce qu’elle rĂ©alisa que ses propos risquaient de le blesser.
- Oui, vas-y, continue, Souhila… Qu’est ce que je suis vraiment, d’après ce que disent tes parents ?
- Non…non…rien… Alors, tu as réglé le problème qui nous bloque tous ?
- Oui, mais dis-moi d’abord ce que je suis vraiment d’après tes parents.
- Euh…je…je…ils disent qu’avec ton diplĂ´me tu mĂ©rites beaucoup mieux qu’une jeune fille dont le niveau d’instruction s’arrĂŞte Ă  la terminale.
- Tu ne veux pas me blesser, hein, Souhila ? Et je t’en remercie… mais je sais ce que ton père pense de moi : il pense que je suis un incapable. Un vaurien ! Et que… je ne vaux pas plus qu’un oignon pourri…
- Oh ! Youcef….Tu…je….
- Arrête avec ton «tu …je». Je comprends ton père… Il a une jolie fille et il ne veut pas prendre de risque en la donnant à un incapable. Je le comprends et à sa place je me comporterais comme lui. Ecoute, je vais te raconter quelque chose… Tu connais les Toubous ?
- Les tout …quoi ?
- Les Toubous sont une ethnie qui vit au Tchad. Il y a quelques jours, j’ai lu sur Internet un article au sujet de leurs coutumes bizarroĂŻdes. Chez eux, lorsqu’un jeune homme va demander la main d’une fille, on ne la lui refuse jamais. Si le père de la fille a quelque apprĂ©hension sur la capacitĂ© du jeune homme Ă  faire face Ă  la satisfaction des besoins de sa fille, il lui demande de voler une vache, un bĹ“uf, une chèvre, un mouton, sans se faire attraper !
- Mais ils sont fous ces Toubous ! s’Ă©cria Souhila.
- Oui, vu de la place du 1er-Mai oĂą tu te trouves en ce moment, cet acte est pure folie. Mais pour le père de la jeune fille du Tchad, il a une tout autre signification : si son gendre rĂ©ussit Ă  voler un bĹ“uf sans se faire attraper cela veut dire que sa fille n’aura  jamais faim avec lui parce que c’est un grand dĂ©brouillard.
- Ah ! je comprends… mais pourquoi me racontes-tu tout cela, Youcef ?
-  Euh… je… je ne sais pas…
-  Bon, très bien… Il y a du nouveau ? Tu as trouvĂ© la lampe d’Aladin ?
- Je n’ai pas trouvĂ© la lampe d’Aladin… mais j’ai eu une idĂ©e que je crois ĂŞtre lumineuse… Dis, on peut se voir tout Ă  l’heure ? Il est 10h…
- Oui, dans une heure et demie ? 
Les deux jeunes gens convinrent d’un lieu et s’y retrouvèrent. Comme il Ă©tait presque midi, Youcef dĂ©cida d’inviter sa bien-aimĂ©e dans un restaurant.
- Mais auparavant, je vais acheter du pain…
Souhila fronça les sourcils :
- Tu vas acheter du pain ? Il n’y en a pas dans le restaurant oĂą tu as l’intention de m’emmener ?
- Si… mais j’ai envie d’acheter du pain… Viens avec moi, j’ai repĂ©rĂ© une boulangerie tout près d’ici…
La jeune fille de 22 ans accompagna son futur mari et le vit commander six baguettes de pain et tendre un billet de 1.000 DA au boulanger.
Ce n’est qu’une fois sortis de la boulangerie qu’elle exprima de nouveau son Ă©tonnement :
- Tu manges six pains au déjeuner ?
En guise de réponse, Youcef éclata de rire, puis lui dit :
- Tu sais, quand tu es Ă©tonnĂ©e, tu es encore plus belle… C’est pourquoi j’ai dĂ©cidĂ© de t’Ă©tonner encore.
Il regarda autour de lui et vit une vieille mendiante assise par terre. Il s’approcha d’elle et lui demanda :
- A dĂ©faut d’argent, tu prends du pain, ya yemma ?
- Oh ! Oui, mon fils…
Il lui donna alors les six pains puis lui demanda :
- Tu veux des fruits, ya yemma ?
- Oh ! Mon fils, je ne dirai pas non…
- Attends-moi alors, je reviens…
Se tournant vers Souhila, il lui dit :
-  Suis-moi, j’ai aperçu, tout Ă  l’heure avant que tu n’arrives, derrière cette ruelle lĂ  bas, un marchand ambulant de pommes et de bananes. J’espère qu’il est toujours lĂ .
Et c’est avec des yeux exorbitĂ©s par l’Ă©tonnement que Souhila vit son bien-aimĂ© acheter deux kilos de pommes et autant de bananes qu’il paya aussi avec un billet de 1.000 DA.
Une fois les fruits remis à la vieille mendiante, elle le prit par le bras :
- Il faut que tu m’expliques ce que signifie tout ce cinĂ©ma, Youcef.
- Ce cinĂ©ma que tu viens de voir signifie que toi et moi, cet Ă©tĂ© nous nous marierons et nous habiterons dans un appartement que nous aurons louĂ© et meublĂ© avec notre argent. Et dans une annĂ©e, cet appartement sera Ă  nous parce que nous aurons eu les moyens de l’acheter.
- Comment ?
- Tu n’as pas compris ?
- Comment veux-tu que je comprenne alors que tu ne m’as rien dit ?
- Mais je t’ai montré ?
- Que m’as-tu montré ?
- Le cinĂ©ma que tu as vu. L’achat du pain, l’achat des fruits…
- Je… je… je crois que tu commences à perdre la tête, Youcef…
- Attends, allons dans un endroit oĂą il n’y a pas de monde… Ainsi je pourrai tout t’expliquer sans que personne ne nous entende… Tu viens ?
Et c’est ainsi que Souhila apprit que les deux billets de 1.000 DA que Youcef avaient donnĂ©s au boulanger et au marchand de fruits ambulant Ă©taient des… faux.
En entendant cela, elle voulut crier mais il lui plaqua ses deux mains contre sa bouche.
- Tais-toi idiote !
- Mais c’est interdit par la loi, fit remarquer Ă  voix basse Souhila.
- Je sais et il est permis par la loi que deux jeunes qui s’aiment n’aient pas les moyens de se marier ?
Après un long silence, Youcef poursuivit :
- Personne ne s’apercevra que ces billets sont faux Ă  condition de les donner toujours Ă  quelqu’un qui n’aura pas le temps de bien les regarder comme ce boulanger et ce marchand de fruit ambulant entourĂ©s par des gens qui veulent tous ĂŞtre servis avant les autres avant que la marchandise ne soit Ă©puisĂ©e. Il ne faut pas donner ces billets au restaurant oĂą nous allons nous rendre parce que le caissier a tout le temps de les examiner…
Souhila sourit :
- En revanche on peut le donner au receveur d’un bus plein Ă  craquer…
- Oui ! s’Ă©cria Youcef. Et il faut descendre dès qu’il t’aura rendu la monnaie !
- C’est gĂ©nial Youcef… mais dangereux…
- Très dangereux, Souhila. Mais si personne ne s’en aperçoit, en une annĂ©e on peut acheter notre maison et notre voiture.
-  Je crois que je vais tenter un coup…il t’en reste des billets ?
-  Oui, j’en ai 40 sur moi… mais après le dĂ©jeuner.
-  D’accord, Youcef
 Trois heures plus tard, Souhila entra dans une supĂ©rette se trouvant sur les hauteurs d’Alger, acheta des tablettes de chocolat et tendit au caissier un des faux billets. La malheureuse ne pouvait pas savoir que ce caissier avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© payĂ© avec un faux billet quelques jours plus tĂ´t. C’est pour cela que dès que la jeune fille lui eut tendu le billet, il le palpa et le mit Ă  part dans la caisse enregistreuse. Et dès qu’elle eut rejoint Youcef, il courut après elle en compagnie de deux agents de sĂ©curitĂ© qui les maĂ®trisèrent tous les deux. La police arriva, on les fouilla et on trouva sur Youcef une liasse de faux billets.
Ces faits remontent au mois d’octobre de l’annĂ©e 2011.
 Il y a un peu plus d’une semaine, les deux jeunes gens se sont retrouvĂ©s au box des accusĂ©s de la Cour d’Alger.
20 ans de prison ont été requis contre Youcef et 6 mois contre Souhila.

Par : K.A

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