Le Midi Libre - entretien - Quand l’ange se transforme en diable
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Edition du 3 Mai 2012



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Quand l’ange se transforme en diable
3 Mai 2012

Le lendemain, en fin de journĂ©e, Nabila tĂ©lĂ©phona Ă  SaĂŻd pour lui demander s’il Ă©tait revenu d’Alger et il lui fit savoir qu’il Ă©tait revenu mais sans le vĂ©hicule en raison d’une rupture de stock.

Nabila (35 ans) se rendit au magasin d’ustensiles de cuisine oĂą travaillait SaĂŻd en qualitĂ© de vendeur.
- Bonjour, mon frère… excuse-moi de te dĂ©ranger…Je viens d’acheter un petit buffet de cuisine et le commerçant qui me l’a vendu n’assure pas le transport… Il m’a dit qu’il y avait ici quelqu’un qui s’occupait de cette tâche.
- Effectivement, madame. Il m’arrive de temps en temps de transporter les achats des clients jusqu’Ă  leur domicile…
- Pour combien ?
- D’habitude je m’acquitte de cette tâche pour la somme de 400 DA quelle que soit la distance.
- D’accord…
Le jeune homme de 27 ans, après avoir demandĂ© Ă  quelqu’un de rester dans le magasin, demanda Ă  Nabila de l’accompagner Ă  bord d’un mini-fourgon chinois et tous les deux se rendirent jusqu’au magasin oĂą elle avait achetĂ© son buffet de cuisine.
Le meuble ne s’avĂ©ra pas trop lourd pour SaĂŻd qui parvint Ă  le faire monter dans le camion.
Dès qu’il eut dĂ©marrĂ©, il demanda Ă  sa cliente :
- Tu habites un immeuble ?
- Oui… A la Nouvelle-Ville de Tizi- Ouzou. C’est tout près d’ici.
- Hum… et tu habites quel étage ?
- Le 1er.
- Ah ! C’est très bien. Ainsi nous n’aurons pas besoin de demander Ă  quelqu’un de nous aider…
- J’ai un frère qui a vingt ans mais il ne peut nous ĂŞtre d’aucun secours.
- C’est un paresseux ?
- Non… Il est handicapé moteur.
- Je suis désolé.
- Il a Ă©tĂ© victime d’un accident de la circulation.
- Que Dieu vous assiste tous.
- Amine !
SaĂŻd monta le buffet de cuisine jusqu’au domicile de Nabila. Celle-ci lui tendit deux billets de 200 DA mais il les repoussa.
- Non, garde ton argent.
- Mais tu t’es fatiguĂ©. Tu as montĂ© le meuble tout seul jusqu’ici et toute peine mĂ©rite salaire.
- Je te dis de garder ton argent… Parce que la distance n’est pas importante… Je serais un monstre si j’acceptais d’ĂŞtre payé…
- Mais…
- Disons que je t’ai rendu service.
- Merci… Mais tu peux accepter de prendre un verre de limonade ou une tasse de café ?
- Ah ! Oui… là… je ne dirai pas non. Je prendrai bien une tasse de café.
Au salon où Saïd avait pris sa tasse de café, il fut rejoint par le frère cadet de Nabila, qui ne se déplaçait que dans un fauteuil roulant, et par sa mère. Tous les quatre, pendant une dizaine de minutes parlèrent de tout et de rien. Après quoi, le jeune homme se leva pour prendre congé de la petite famille.
Avant de s’en aller il dit Ă  Nabila et Ă  sa mère :
- Je vais vous Ă©crire mon numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone sur une petite feuille. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous n’avez qu’Ă  m’appeler. Mon petit fourgon est Ă  votre disposition mĂŞme au milieu de la nuit.
- Ah ! merci mon fils, merci ! lui rĂ©pondit la mère de Nabila et de Wahab d’une voix Ă©mue et reconnaissante
Deux jours plus tard, alors que Nabila ne s’y attendait pas, SaĂŻd se rendit chez eux pour emmener son frère handicapĂ© en promenade dans son fourgon.
Le jeune homme était fou de joie :
- Oh ! Merci, mon frère ! Cela fait plus d’un mois que je ne suis pas sorti ! Ma mère et ma sĹ“ur doivent s’ennuyer Ă©galement.
- Eh bien ! Qu’elles viennent aussi.
Et c’est ainsi que toute la famille se retrouva du cĂ´tĂ© d’Azeffoun oĂą elle passa la journĂ©e Ă  admirer la mer, les mouettes et le bleu du ciel. Cette sortie permit Ă  SaĂŻd de devenir un ami de la famille de Nabila.
Une autre fois, Ă  la faveur d’un service qu’il avait rendu Ă  Nabila, le jeune homme se retrouva de nouveau chez la petite famille. LĂ , il se passa quelque chose qui approfondit davantage l’estime que la famille lui portait. Il avait coupĂ© les cheveux, la barbe et les ongles de Wahab. Par cet acte de gĂ©nĂ©rositĂ©, SaĂŻd Ă©tait devenu le confident de Nabila, de sa mère et de son frère cadet. La mère avait mĂŞme soupçonnĂ© le jeune homme d’ĂŞtre amoureux de sa fille.
- Oh ! Non, mère, lui rĂ©pondit celle-ci. Il ne peut pas ĂŞtre amoureux de moi. Il est plus jeune que moi d’au moins cinq ans…
- Et alors ? Il y a des hommes qui se marient avec des femmes plus âgĂ©es qu’eux…
- Tu es en train de rêver, maman… Saïd veut juste nous rendre service.
- Moi, je suis presque certaine que tu lui plais… Tu as oubliĂ© que tu as 35 ans ? A cet âge-lĂ  on se marie avec le premier venu… mais toi, ce n’est pas le premier venu. Il est jeune, beau, gentil, aimable… Tu devrais lui en parler…
- Oh ! Non… maman… C’est Ă  lui de m’en parler…
- Bon, d’accord ; promets-moi de ne pas le repousser s’il te fait savoir qu’il a envie de d’Ă©pouser…
- Ah ! Oui, lĂ , d’accord… s’il m’en parle le premier, il n’y a pas de problème…
A la faveur d’une autre rencontre avec SaĂŻd dans le magasin oĂą celui-ci travaillait, Nabila fit part de ses soucis vis-Ă -vis de son frère cadet.
- Je suis en train de lui chercher une source de revenus pour qu’il soit autonome.
- Il est handicapé physique. Ce ne sera pas facile, Nabila.
- Je sais… Il faudra qu’il soit maĂ®tre de son destin. J’ai pensĂ© Ă  lui acheter un de ces minibus chinois Ă  7 places qui sillonnent la Kabylie. Cela lui fera une entrĂ©e d’argent rĂ©gulière.
- Oui… c’est une bonne idĂ©e… Ces bus coĂ»tent entre 60 et 70 millions de centimes.
- 74 millions de centimes. Je les ai dĂ©jĂ  vus… je ne peux pas l’acheter sans une aide de l’Etat…
- L’Etat aide les gens Ă  acheter des voitures ?
- Oui… mais quand ils sont des cas particuliers comme mon frère. Le hic c’est qu’il y a une tonne de paperasse Ă  rĂ©unir.
- Je suis lĂ  ! Je t’emmène oĂą tu veux pour rĂ©unir ces papiers…
Après avoir «couru» pendant deux mois en compagnie de SaĂŻd, Nabila parvint Ă  rĂ©unir le dossier et Ă  obtenir l’aide qu’elle voulait.
Un jour vers midi, elle tĂ©lĂ©phona Ă  SaĂŻd pour l’inviter Ă  dĂ©jeuner Ă  la maison. Et c’est autour d’un plat de couscous avec de la viande de veau que la jeune fille demanda un ultime service Ă  SaĂŻd.
- SaĂŻd, tu peux te rendre Ă  Alger pour nous ramener un minibus chinois ?
- Oui, pourquoi pas ?
- Moi, je ne peux pas y aller pour un tas de raisons. J’ai le permis mais je ne conduis pas. En plus, je ne peux pas y aller parce que ce mois-ci je me suis trop absentĂ©e de mon travail.
- Je te ramènerai ce minibus.
SaĂŻd prit l’argent et s’en alla.
Le lendemain, en fin de journĂ©e, Nabila tĂ©lĂ©phona Ă  SaĂŻd pour lui demander s’il Ă©tait revenu d’Alger et il lui fit savoir qu’il Ă©tait revenu mais sans le vĂ©hicule en raison d’une rupture de stock.
- Il y aura un autre arrivage de ces minibus ?
- Oui… mais dans quatre mois. Tu veux que je te rende l’argent ?
- Non, non… Mais nous comptons sur toi pour nous ramener ce minibus dès qu’il y aura un arrivage.
- Mais bien sûr.
Quelques jours plus tard, alors qu’elle se trouvait Ă  la vieille ville de Tizi-Ouzou, Nabila vit SaĂŻd au volant d’un fourgon neuf identique Ă  celui qu’elle voulait acheter.
Elle sauta de joie parce qu’elle s’Ă©tait dit que SaĂŻd l’avait ramenĂ© et qu’il Ă©tait en train de l’essayer. Mais quelle ne fut sa surprise lorsque celui-ci lui dit que ce fourgon-lĂ  Ă©tait Ă  lui.
- Cesse de plaisanter Saïd…
- Mais je ne plaisante pas… Ce véhicule est à moi…
- Bon, d’accord, tu peux me rendre mon argent ?
- Quel argent ?
- Les 74 millions que je t’ai donnĂ©s.
- Ah ! Mais tu as perdu la tĂŞte ou quoi, Nabila ? Tu ne m’as rien donnĂ©.
Nabila fut si choquĂ©e par ce qu’elle venait d’entendre qu’elle s’Ă©vanouit au milieu de la chaussĂ©e, provoquant un embouteillage monstre.
Il y a quelques jours, Nabila et Saïd se sont retrouvés au tribunal de Tizi-Ouzou.
Ce dernier a niĂ© avoir reçu de l’argent de la part de Nabila, maintenant que le vĂ©hicule lui appartenait et qu’il l’avait achetĂ© grâce Ă  ses Ă©conomies et Ă  l’argent que lui avait envoyĂ© sa sĹ“ur aĂ®nĂ© Ă©migrĂ©e en France.
La jeune fille a rĂ©cupĂ©rĂ© son fourgon. Quant Ă  SaĂŻd, il a Ă©copĂ© de 18 mois de prison ferme et de 50.000 dinars d’amende.

Par : Kamel Aziouali

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