Djamel, 28 ans, entra dans un cafĂ© de Rouiba et il sentit plusieurs paires d’yeux se diriger vers lui, ponctuĂ©es de chuchotements imperceptibles. S’il Ă©tait paranoĂŻaque, il penserait qu’on Ă©tait en train de parler de lui. Mais ce n’Ă©tait pas le cas… Il Ă©tait loin d’ĂŞtre un «parano», mais on parlait vraiment de… lui !
Dès que Djamel eut fini sa tasse de cafĂ© qu’il avait bue accoudĂ© au comptoir, il se dirigea vers la sortie. Au moment oĂą il allait en franchir le seuil, il eut l’Ă©trange impression que les consommateurs qui se trouvaient lĂ s’Ă©taient mis soudain Ă parler Ă haute voix. En se dirigeant vers la gare ferroviaire d’oĂą il comptait prendre le train pour Alger, il se dit qu’il devrait voir moins de films Westerns. Ce sont les nombreux films qu’il avait vus pendant ses sĂ©jours dans le Sud du pays oĂą il avait trouvĂ© du travail qui avaient dĂ» influer sur son imagination.
Depuis deux ans, le jeune homme, mĂ©canicien de profession, avait trouvĂ© un emploi assez bien rĂ©munĂ©rĂ© au Sud au sein d’une entreprise publique.
Pour ne pas s’ennuyer, il s’Ă©tait achetĂ© un lecteur DVIX qu’il utilisait pour voir des films qu’il se procurait Ă Alger. Et c’Ă©tait prĂ©cisĂ©ment pour acheter d’autres films qu’il avait l’intention de s’y rendre ce jour-lĂ .
Tous les 45 jours, il revenait passer une semaine en famille. Après le mariage de ses trois sĹ“urs, il ne reste plus Ă la maison que son père et sa mère. Et comme son père travaillait comme conducteur de poids lourds et qu’il lui arrivait de s’absenter de la maison plusieurs jours par mois, il Ă©tait frĂ©quent de ne trouver que sa mère Ă la maison. Ce fut le cas cette fois-ci. Et comme c’Ă©tait le deuxième sĂ©jour consĂ©cutif oĂą il ne le trouvait pas, il dĂ©cida de ne retourner Ă son travail qu’une fois que son père serait revenu. Et c’est Ă la faveur de ce long sĂ©jour qu’il avait pu remarquer certaines anomalies auxquelles il n’avait ni le temps ni le loisir d’accorder de l’’importance auparavant. Il avait, par exemple, tĂ©lĂ©phonĂ© Ă deux amis qu’il avait envie de voir mais aucun d’entre ne lui avait rĂ©pondu. Il s’Ă©tait inquiĂ©tĂ© pendant un moment puis il s’est dit qu’ils avaient dĂ» changer leurs numĂ©ros de tĂ©lĂ©phone. Et puis, avec l’âge, Djamel avait mĂ»ri et a appris que la vie Ă©tait pĂ©nible et que les gens avaient de moins en moins de temps Ă consacrer aux discussions et aux sĂ©ances de thĂ© et cafĂ© comme au temps de l’insouciance.
Alors qu’il Ă©tait en train d’acheter un ticket de train, il sentit une main se poser sur son Ă©paule. Il se retourna et vit Abdallah, un copain d’enfance… C’Ă©tait plus qu’un copain. Ils avaient frĂ©quentĂ© les mĂŞmes bancs d’Ă©cole du primaire au lycĂ©e. Ce n’Ă©tait qu’après le bac que leurs chemins s’Ă©taient sĂ©parĂ©s. Abdallah avait suivi des Ă©tudes universitaires et lui avait prĂ©fĂ©rĂ© se lancer dans une formation de mĂ©canicien. Les deux amis, qui ne s’Ă©taient pas vus depuis plus de deux ans, tombèrent dans les bras l’un de l’autre.
- C’est Ă Alger que tu te rends, Abdallah ? s’enquit Djamal.
- Oui.
- Tu as l’habitude de prendre la voiture de ton père… Au fait comment va-t-il ?
- Il va bien… Il est un peu fatiguĂ©. Il ne sort presque plus de la maison. Heureusement que nous avons une petite cour avec quelques arbres au- dessous desquels il aime s’asseoir… Sa voiture je ne la prends plus, surtout pas pour aller Ă Alger. La circulation est devenue carrĂ©ment infernale. Il n’y a pas mieux le train. Et puis quand on prend le train, on a la chance de rencontrer de vieux copains.
- Ah ! Oui, c’est vrai, Abdallah… Au fait il y a quelque chose qui m’intrigue.
Abdallah sourit jaune.
- Il y a seulement quelque chose qui t’intrigue, Djamel ? Je t’envie parce que moi, depuis quelques mois, c’est tout ce que je vois qui m’intrigue.
- Ah ! Bon…
- Oui, mon ami… Allez dis-moi d’abord ce qui t’intrigue peut-ĂŞtre que nos apprĂ©hensions se ressemblent.
- Montons d’abord dans le train qui vient d’arriver… Une fois assis nous pourrons discuter plus Ă l’aise.
- D’accord.
Une fois installés dans un wagon, Djamel dit à son ami.
- Tiens, tout Ă l’heure, par exemple, je suis entrĂ© dans un cafĂ© et j’ai eu l’impression que tous les regards Ă©taient posĂ©s sur moi et que les gens chuchotaient Ă mon sujet… Tu me connais, je ne suis pas «parano». Je ne sais pas d’oĂą m’est venue cette impression. Est-ce en raison de mes sĂ©jours dans le Sud oĂą règne un calme quasi mortel ou…
- Tu veux que je te dise, Djamel ?
- Oui.
- Tu n’es pas paranoĂŻaque… Et tu n’as pas eu l’impression que tout le monde te regardait et tu n’as pas eu non plus l’impression que les gens chuchotaient Ă ton sujet. C’est la rĂ©alitĂ©. Les gens t’ont vraiment bien regardĂ© et ils ont vraiment parlĂ© de toi Ă voix basse.
- Ah bon ? fit Djamel en souriant. Et pourquoi parleraient-ils de moi Ă voix basse ? J’ai volĂ© la caisse d’une mosquĂ©e de Rouiba ? J’ai… j’ai…
- Djamel, mon ami… En rĂ©alitĂ©, aujourd’hui, je n’avais pas l’intention de me rendre Ă Alger… Si je suis avec toi, c’est pour pouvoir te parler… Et te dire des choses très graves…
- Oh ! là ! là ! Abdallah… tu sais que tu me fais peur, là …
- Et je ne t’ai encore rien dit.
- A propos de quoi ?
- A propos de ce qui se passe chez toi…
Le visage de Djamel s’assombrit.
- A propos de ce qui se passe chez moi ? Que veux-tu dire par lĂ , Abdallah ?
Abdallah regarda Ă travers la vitre.
- Ecoute, Djamel, le train a démarré… je suggère que nous descendions à la première station. Je ne peux pas te parler dans le train…
- Mais qu’est-ce que tu racontes, Abdallah ? Tu veux me rendre fou ou quoi ?
- Djamel, si tu ne retrouves pas ton calme, je ne te dirai rien… et tu apprendras tout une fois qu’il sera trop tard.
(Ă suivre)