Dans les montagnes de la Kabylie, Il est de tradition chez les Berbères d’accueillir le printemps et d’aller «à sa rencontre Anmeguer tafsout » avec la joie qui marque la renaissance des vĂ©gĂ©taux. Pour la circonstance, un dĂ®ner particulier Imensi N’tefsut est prĂ©parĂ©. Une autre tradition sĂ©culaire qui se perpĂ©tue sans que l’on puisse en connaĂ®tre l’origine exacte. Elle consiste en la confection d’un couscous de circonstance : ce plat particulier, prĂ©parĂ©, servi et consommĂ©, une fois dans l’annĂ©e, c’est le "Seksou soudresse" en tamazight, deriesse ou bounafaa en arabe, thapsia en français) pour le premier jour du printemps.
Si le printemps commence officiellement le 21 mars, dans le Maghreb c’est au dĂ©but du mois de mars grĂ©gorien que commence notre printemps et cela en raison du calendrier agraire en usage dans nos contrĂ©es depuis la plus haute AntiquitĂ©.
Tafsouth, veut dire «floraison».
Cette saison que l’on appelle chez nous Tafsouth, veut dire «floraison». Après les rudes froids de l’hiver, les plantes longtemps endormies par la rigueur du climat, se rĂ©veillent et croissent Ă un rythme revanchard comme s’il s’agissait pour elles de regagner le temps perdu en hiver. Les herbes reverdissent nos campagnes. Les arbres sont vĂŞtus de fleurs blanches et y ajoutent un Ă©clat particulier de puretĂ© et le printemps s’invite et s’installe en conquĂ©rant. Le paysage est alors radieux. Ce renouveau pastoral est marquĂ© par diffĂ©rentes cĂ©rĂ©monies oĂą l’art culinaire, naturellement, n’est pas absent.
"Seksou soudresse", plat qui protégerait des virus grippaux
La recette de ce couscous qui suit, nous l’avons recueillie auprès de Yema Dehbia Oulvachir.
Yema Dehbia Oulvachir, une octogĂ©naire qui nous a prĂ©sentĂ© cette recette, nous met en garde quant a l’utilisation du thapsia. Cette octogĂ©naire qui vĂ©nère les plantes et ne jure que par leurs vertus mĂ©dicinales, dit n’avoir jamais consultĂ© un mĂ©decin, exceptĂ© une fois pour sa cataracte. «Les plantes du maquis, dit-elle, ont le pouvoir de guĂ©rir et prĂ©venir la plut part des maux.» Le temps, les maladies, les signes de la vieillesses, semblent Ă©pargner notre interlocutrice, qui nous parle avec conviction et certitude des vertus de ce mets, qu’elle a hĂ©ritĂ© de ses ascendantes, elle qui le prĂ©pare Ă l’entrĂ©e de tafsuth, pour les membres de sa famille.
«La plante vĂ©nĂ©neuse Ă l’excès explique-t-elle, bien entendu, doit ĂŞtre utilisĂ©e avec prĂ©caution dans la prĂ©paration de ce couscous unique en son genre. Cette plante Ă©tait Ă©galement mise a contribution, au siècle dernier par le conscrit pour Ă©chapper au service militaire français. En effet en se frottant Ă©nergiquement la peau avec la racine du thapsia (la veille du conseil de rĂ©vision), au niveau d’une ancienne fracture (bras ou jambe), les composants toxiques de la plante ont tĂ´t fait de provoquer un gonflement des muscles et simuler une non consolidation de la fracture, la supercherie Ă©chappe mĂŞme Ă l’examen aux rayons x garantissant ainsi la rĂ©forme de l’appelĂ© au service militaire obligatoire, nous rajoute -elle. Un autre usage frauduleux de la cette plante est l’Ĺ“uvre de maquignons peu scrupuleux, frottant les pis d’une vache avec cette racine, la mamelle enfle dĂ©mesurĂ©ment, ce qui permet de duper l’acheteur sur la gestation en cours de l’animal proposĂ© a la vente».
Le thapsia doit être utilisé avec précaution
«La graine de couscous proprement dite de blĂ© (semoule) de sarrasin (blĂ© noir) ou d’orge suivant la disponibilitĂ© et l’aisance des familles. Les lĂ©gumes verts disponibles en saison, principalement des cardons "guernina" ou des petits pois frais, des fèves vertes et tendres.
Le plus souvent, en altitude, dans nos montagnes c’est surtout la "guernina" ou taghediwt qui fait la garniture, bien que ce lĂ©gume qui pousse Ă l’Ă©tat sauvage ne soit pas en odeur de saintetĂ© chez les citadins qui l’associent Ă la misère extrĂŞme. Donc, ces lĂ©gumes verts placĂ©s au fond d’un couscoussier, seront salĂ©s et cuits Ă l’Ă©tuvĂ©e sur une marmite d’eau ou sont plongĂ©es 4 Ă 5 racines de thapsia grossièrement Ă©pluchĂ©es. A la mi-cuisson des lĂ©gumes, les recouvrir de couscous en fonction du nombre de personnes composant la famille. (Faire plusieurs passages Ă la vapeur en humidifiant et en aĂ©rant le couscous). Faire cuire longtemps Ă feu doux (4 Ă 5 heures). La meilleur mĂ©thode, nous dit-elle, bien qu’elle soit la plus longue, nĂ©cessite une cuisson non stop de 24 heures sur la cendre chaude savamment entretenue».
«A titre facultatif, poursuit Yema Dehbia, les mĂ©nages les plus fortunĂ©s plongent et font cuire dans l’eau de cuisson des morceaux de viande salĂ©e et sĂ©chĂ©e (elguedid). Il sont cuits Ă la coque et dans la mĂŞme eau des Ĺ“ufs en nombre suffisant» Ainsi apprĂŞtĂ©e, la viande salĂ©e s’imprègne des arĂ´mes forts de la thapsia, les Ĺ“ufs, coquilles et blancs, prennent un aspect rouge brique caractĂ©ristique. Le couscous cuit Ă la vapeur prend Ă©galement la coloration rouge brique et les lĂ©gumes sont embaumĂ©s d’un parfum subtil et particulier.
Ce rituel annuel protégerait des virus grippaux
ConsommĂ© Ă midi, comme le soir, le couscous et lĂ©gumes arrosĂ©s d’huile d’olive, sont agrĂ©mentĂ©s de sucre en poudre, voir de miel pour les foyers les plus riches. Ĺ’ufs et viandes, fortement imprĂ©gnĂ©s des sucs du thapsia, servent de dĂ©coration et d’accompagnement. «Une seule prĂ©caution Ă prendre, poursuit-elle, lors de la dĂ©gustation de ce mets exceptionnel : ne pas boire de liquides (eau, leben, etc.) pendant 5 Ă 6 heures qui suivent le repas, faute de quoi, les vapeurs et les saveurs du thapsia provoqueront nausĂ©es et vomissements et diarrhĂ©e incontrĂ´lables.»
«Ce rituel annuel purification protĂ©gerait des virus grippaux, stimulerait le transit intestinal pour toute l’annĂ©e mais les excès sont a Ă©viter : femme en cour de grossesse s’abstenir», dira en guise de conclusion Yema Dehbia.