Zoubir Ă©tait en train de mettre un peu d’ordre dans sa boutique de tĂ©lĂ©phones mobiles qu’il n’avait ouverte que depuis une minute lorsqu’il vit entrer un jeune homme d’une trentaine d’annĂ©es. Un jeune homme Ă©lĂ©gamment habillĂ©, bien coiffĂ© et portant des chaussures si bien cirĂ©es qu’on aurait pu les utiliser comme miroirs.
Zoubir se sentit comblé et se dit que la journée commençait bien.
- Bonjour, mon frère, fit le client avec une gentillesse difficilement égalable.
- Bonjour. A votre service !
- Voilà je voudrais acheter un portable à deux puces… mais il y a un petit problème.
- Nous sommes lĂ pour lui trouver une solution dans la mesure du possible, mon frère. De quoi s’agit-il ?
- Voilà , ce portable est pour mon frère mais il ne peut pas se déplacer…
- Ah ! fit Zoubir sur le ton du soupçon.
Ce type-là , se dit-il, devait lui réserver quelque chose de mauvais.
- Et où est-il votre frère ?
- Dans la voiture… LĂ -bas Ă l’intĂ©rieur de cette Renault Campus. Il a eu un accident de la circulation alors il est dans du plâtre et avec des bĂ©quilles. Dans l’accident qu’il a eu son portable s’est cassĂ© !
- Slamat rassou ! (Heureusement qu’il s’en est sorti)
- Si vous pouviez vous dĂ©placer jusqu’Ă la voiture avec les modèles de portables Ă deux puces que vous avez, vous lui rendriez un grand service.
Zoubir prit quatre tĂ©lĂ©phones mobiles de l’intĂ©rieur de la vitrine prĂ©sentoir qui lui servait Ă©galement de comptoir et dĂ©cida de suivre le jeune homme tout en se tenant sur ses gardes. On lui avait dit que les voleurs, depuis quelque temps avaient changĂ© de look. Ils Ă©taient toujours bien rasĂ©s, bien coiffĂ©s et portant des tenues vestimentaires impeccables qui feraient rougir les hommes d’affaires les plus mĂ©ticuleux de Wall Street.
Avant de s’avancer vers la portière arrière Ă travers laquelle il comptait montrer les quatre tĂ©lĂ©phones Ă son hypothĂ©tique client matinal, il prit la peine de bien mĂ©moriser la plaque d’immatriculation. En cas de mauvais coup, il pourrait toujours communiquer le numĂ©ro Ă la police. Mais dès qu’il se fut approchĂ© de la portière il put voir que l’homme avait le bras droit enveloppĂ© dans du plâtre. Il se dit alors qu’il s’Ă©tait trompĂ© et qu’il avait vraiment affaire Ă un homme qui ne pouvait pas bouger. L’accidentĂ© leva sur Zoubir un regard que celui-ci trouva empreint d’une incommensurable gentillesse et lui dit :
- Mon frère… montre-moi uniquement les deux mobiles noirs… le rouge et le blanc, tu peux les emmener. Ah ! Je prends celui avec les touches chromĂ©es ! Il est exactement le mĂŞme que celui que j’ai perdu dans mon accident… Approche le de mes yeux parce que je ne peux pas bouger mon buste… C’est exactement le mĂŞme ! Je le prends…Eh ! Salah !
- Oui, Djilali ? rĂ©pondit l’autre client.
- Paie-le et on s’en va… J’ai toujours mal et il me tarde de revoir le mĂ©decin. Il a dit que je n’aurais plus de douleurs au bout d’une semaine mais j’ai toujours mal après trois semaines… Ah ! Vraiment, je suis inquiet. ! Ah ! Salah ! N’oublie pas d’acheter un chargeur…
- D’accord.
Zoubir retourna Ă sa boutique tout en se disant qu’il avait eu tort d’avoir doutĂ© des deux jeunes clients. C’Ă©taient finalement de braves types. Si tous les AlgĂ©riens Ă©taient comme eux, le pays serait tranquille ! Le jeune client s’approcha du comptoir et sortit de la poche intĂ©rieure de sa veste une liasse de billets de banque. Au moment oĂą il allait payer, il entendit son frère l’appeler de nouveau de la voiture. Il rangea alors les billets et ressortit de la boutique en marmonnant : « Qu’est-ce qu’il me veut encore ? »
Zoubir vit les deux frères discuter entre eux puis Ă un moment donnĂ© celui qui Ă©tait dans la voiture lui tendit des billets de banque que l’autre refusa. Il sourit en se disant qu’il avait affaire Ă deux frères exceptionnels. Celui qui Ă©tait dans la voiture ne voulait pas que son frère paie le tĂ©lĂ©phone Ă sa place et l’autre ne l’Ă©coutait pas, voulant Ă tout prix offrir un cadeau Ă son frère. Et quel cadeau ! Le tĂ©lĂ©phone coĂ»tait 17.000 DA… ! Quel amour fraternel ! Le jeune homme rentra dans la boutique et lança :
- Mon frère veut un second portable... pour sa femme…
- Hein ? Un second portable ? s’Ă©tonna Zoubir.
- Je suis comblĂ© aujourd’hui ! D’habitude, de ce type de portable, j’en vends un tous les deux mois… Et lĂ en quelques minutes… j’en vends deux… C’est une très bonne journĂ©e qui commence. Dieu merci !
Zoubir prit d’une armoire un second tĂ©lĂ©phone et son client ressortit sa liasse de billets et son frère restĂ© dans la voiture l’appela derechef. LĂ , il Ă©mit un soupir de lassitude et se mit Ă rĂ©flĂ©chir Ă haute voix.
- Oh ! Qu’est-ce qu’il veut encore ? Il va me rendre fou… Cet accident a fait de lui un vrai bĂ©bé… Il ne manque plus que je lui donne le biberon !
- Oh ! ça ne fait rien, mon frère ! Vous ĂŞtes son frère et entre frères, nous nous entraidons n’est-ce pas ? Et puis vous vous aimez… Je l’ai vu quand il a sorti une liasse de billets que vous avez refusĂ© de prendre… moi, j’ai des frères mais nous sommes comme chat et souris ! Bon…il va s’impatienter, allez voir ce qu’il veut…
- Oui… oui, j’y vais …
Le jeune homme s’approcha de son frère, et Zoubir le vit Ă©changer avec lui quelques mots pour revenir…
- S’il vous plait, vous n’auriez pas un peu d’eau ? Je lui aurais bien achetĂ© une bouteille d’eau minĂ©rale mais dans les parages il n’y a ni cafĂ© ni Ă©picerie…
- De l’eau ? Oh ! Mais il n’y a pas de problème…J’ai toujours une bouteille d’eau minĂ©rale dans mon arrière-boutique.
Zoubir entra dans l’arrière-boutique pour chercher la bouteille d’eau en question et quand il revint, il vit le client entrer dans la voiture qui dĂ©marra aussitĂ´t. Il eut le temps de constater qu’il n’y avait personne Ă l’arrière. Autrement dit, c’Ă©tait l’accidentĂ© qui conduisait ! Mais qu’est-ce qui leur avait pris de s’en aller comme ça si vite ? se demanda-t-il bĂŞtement avant de rĂ©aliser que les deux portables qui se trouvaient sur le comptoir avaient disparu ! Il se donna une tape sur le front ! Il s’Ă©tait fait avoir ! Il pensait avoir affaire Ă deux frères tout ce qu’il y a de plus gentils mais en rĂ©alitĂ© il avait affaire Ă deux escrocs, fins comĂ©diens ! Il pensait avoir vendu en quelques minutes deux articles pour un montant de 34.000 DA. Finalement ce fut lui qui but le contenu de la petite bouteille d’eau minĂ©rale pour se remettre de son choc matinal. Après quoi il se rendit au poste de police le plus proche pour dĂ©poser plainte. Après une enquĂŞte de plusieurs jours, les deux voleurs furent arrĂŞtĂ©s et il s’Ă©tait avĂ©rĂ© que la voiture ne leur appartenait pas. C’Ă©tait un vĂ©hicule de location. Zoubir apprit alors que la mode, en matière de dĂ©linquance, ces derniers temps consiste Ă louer des voitures que l’on utilise Ă des fins criminelles.
Les deux faux frères avaient été jugés il y a quelques jours par le tribunal de Boumerdès qui les a condamnés à dix-huit mois de prison.
Quant Ă Zoubir, il a appris Ă se mĂ©fier de l’excès de gentillesse des gens.
Et chaque fois qu’il voit des frères qui s’entendent bien, il se dit que ce ne sont peut-ĂŞtre pas des frères mais un gang organisĂ© prĂ©parant un mauvais coup.