Youcef, 58 ans, s’apprĂŞtait Ă servir un gamin d’une dizaine d’annĂ©es lorsqu’il vit s’arrĂŞter devant sa boutique d’alimentation gĂ©nĂ©rale, une grosse voiture noire flambant neuve. Un homme d’une quarantaine d’annĂ©es en descendit. Il portait un costume qui avait l’air d’ĂŞtre aussi neuf que sa voiture et dont la couleur avait l’air de passer du noir au gris clair et au gris foncĂ©, selon l’angle d’oĂą on le regardait.
Quand il posa ses pieds sur le sol de la boutique, le quinquagĂ©naire jeta un coup d’Ĺ“il vers le bas, ce qui lui permit de voir qu’il portait des chaussures noires si bien cirĂ©es qu’il aurait pu s’y mirer. Bref, le nouveau venu Ă©tait si Ă©lĂ©gant qu’on l’aurait facilement pris pour un ministre en dĂ©placement officiel. Yousef Ă©tait si Ă©bloui par cette « apparition » qu’il oublia le gamin qu’il Ă©tait sur le point de servir ainsi que celui qui se trouvait juste derrière lui. Il Ă©tait, aussi, heureux que ce client soit entrĂ© dans sa boutique parce qu’il aurait pu aller chez un de ses concurrents se trouvant Ă une centaine de mètres de lĂ . Il se dit alors qu’il devait l’accueillir et le servir comme il fallait pour en faire un fidèle client.
- Soyez le bienvenu, mon frère ! Soyez le bienvenu... Que puis-je faire pour
vous ?
- C’est gentil de vouloir vous occuper de moi avant tout le monde mais s’il vous plait, occupez-vous d’abord de ces deux gosses… S’ils tardent Ă retourner chez eux, leurs mamans pourraient s’inquiĂ©ter.
- Oui, oui, vous avez raison, mon frère.
Youcef servit les deux gamins. L’un voulait acheter une boĂ®te de tomates en conserve et le second un sachet de petit-lait. Les deux gamins partis, Youcef se tourna vers le client et celui-ci lui dit :
- Vous voyez ? Vous n’avez pas eu besoin de plus d’une minute pour servir ces deux petits, alors qu’avec moi vous en aurez au moins pour un quart d’heure…
- Bienvenue, bienvenue, mon frère…
Effectivement, ce n’est qu’au bout de quinze minutes que Yousef finit de servir le client. Un client qui s’avĂ©ra plus qu’intĂ©ressant puisqu’il dĂ©boursa plus de 15.000 DA. Youcef Ă©tait aux anges ! Mais son visage s’assombrit aussitĂ´t lorsque l’autre lui dit :
- Vous n’avez pas de camionnette pour livrer Ă vos clients ce qu’ils achètent ?
- Euh… non…
- Ah ! mais c’est un tort… Mon frère… Il y a beaucoup d’Ă©piciers qui proposent ce service maintenant…
- Je sais, je sais…je voulais acheter une camionnette mais dès que j’en ai pris la dĂ©cision, la loi sur la suppression des ventes par facilitĂ© est tombĂ©e. Je n’ai pas de chance…
- Ah ! non mon frère, il ne faut pas dire ça… vous voulez acheter une voiture par facilité ?
- Mais cette procĂ©dure n’existe plus…
- Je sais, mais je vais voir ce que je peux faire pour vous…
- Vous pouvez m’avoir un vĂ©hicule par facilitĂ© ?
- Oui, bien sĂ»r…je vais voir ce que je peux faire pour vous, je vous dis… j’ai de nombreux amis bien placĂ©s… y compris dans (Eddaoula) …je vais essayer de trouver quelqu’un qui nous règlera cela rapidement… Aujourd’hui, je suis pressĂ©, mon frère, mais demain, sans faute, je repasse dans le quartier et je vous dirai ce qu’il y lieu de faire.
- Je ne sais pas comment vous remercier, mon frère….
- Ne me remerciez pas… moi, c’est Dieu qui me remerciera un jour s’il trouve juste ce que j’ai accompli… pour le reste, ne dit-on pas « fais le bien et oublie-le » ?
- C’est vrai…
Youcef aida le client Ă charger ses achats dans le coffre de sa voiture et celui-ci au moment de s’en aller lui demanda :
- Tu fermes Ă quelle heure ?
-10h du soir !
- C’est très bien… Demain, je passerai, si nous sommes toujours de ce monde, mais après 19h…
-Comme vous voulez mon frère…Moi, je suis lĂ jusqu’Ă 22h… Au-delĂ , les rues d’AĂŻn BĂ©nian sont vides et elles peuvent ĂŞtre dangereuses…
Dès que Youcef fut rentrĂ© chez lui, il annonça Ă sa femme et ses enfants que Dieu lui avait envoyĂ© quelqu’un qui lui permettrait de rĂ©gler le problème du vĂ©hicule utilitaire. Son Ă©pouse haussa les Ă©paules et lui rĂ©pliqua qu’il ferait mieux de trouver quelqu’un qui lui règle son problème de logement.
-Tu crois que nous sommes heureux en vivant Ă quinze dans un F3 ?
- Je sais, je sais… essayons d’abord de nous procurer cette camionnette ensuite on verra.
Le lendemain, la journĂ©e s’Ă©coula lentement. Le soleil se coucha sans que l’inconnu Ă l’allure de ministre ne se manifeste de nouveau. Mais Ă 21h15, alors que Youcef Ă©tait convaincu d’avoir eu affaire Ă un cinglĂ©, la grosse voiture s’arrĂŞta devant l’Ă©picerie. Youcef avait senti comme une main salutaire l’extirpant d’un gouffre sans fond… il Ă©tait venu, enfin !…Avec la mĂŞme voiture mais avec un autre costume tout en Ă©tant aussi Ă©lĂ©gant que la vieille.
Après les salutations d’usage, l’homme tendit Ă Youcef une chemise en carton contenant des documents administratifs.
-VoilĂ , mon frère, vous avez de la chance. Parmi mes relations, j’ai trouvĂ© quatre personnes qui peuvent vous aider Ă acquĂ©rir un vĂ©hicule utilitaire… Je vous ai ramenĂ© des documents Ă remplir ainsi qu’une liste de papiers Ă remplir… entre autres une copie de votre registre de commerce ainsi qu’une copie du bilan fiscal de l’annĂ©e dernière. Les gens qui vous feront crĂ©dit doivent savoir si vous ĂŞtes en mesure de les payer…
- C’est juste…
Soudain, le tĂ©lĂ©phone de l’inconnu sonna et celui-ci s’Ă©nerva et marmonna:
- Maudit téléphone qui sonne toujours au moment où on a les mains occupées !
En cherchant après son tĂ©lĂ©phone, quelques feuilles lui glissèrent des mains, et Youcef se dĂ©pĂŞcha de les ramasser presque obsĂ©quieusement. Dans sa prĂ©cipitation - ou prĂ©tendue prĂ©cipitation - l’inconnu actionna le haut-parleur de son tĂ©lĂ©phone mobile, ce qui permit Ă Youcef d’entendre la conversation.
Une voix d’homme avait dit:
- Bonsoir, mon colonel… excusez-moi de vous dĂ©ranger mais dès que je suis rentrĂ©, ma mère m’a montrĂ© la dĂ©cision du wali ainsi que les clefs… rabbi yaatik ma tatmenna ! (que Dieu exauce tous
tes désirs !) Merci mon colonel, merci…
- Docteur, je vous ai dĂ©jĂ dit de m’appeler Ammar…
- Oh ! Excusez-moi, mon colonel… euh… Ammar…
- Dis-moi… il a combien de pièces l’appartement qu’on t’a donnĂ© ?
- Cinq pièces… khir ou baraka…
- Allez au revoir, docteur, et embrasse el Hadja !
L’homme cacha son portable et donna quelques explications.
- C’est un jeune mĂ©decin qui vient de m’appeler. Son père Ă©tait mon prof autrefois au lycĂ©e…J’ai vu son père dernièrement au cours d’une fĂŞte familiale et il m’a parlĂ© de son fils qui veut se marier mais qui n’a pas de logement… voilĂ , le problème est rĂ©glé…Vous savez, mon frère, le problème du logement est plus facile Ă rĂ©gler pour moi que celui des vĂ©hicules… avec toutes ces histoires de dĂ©lais de livraisons et de ces concessionnaires qui ont peur de ne pas ĂŞtre payĂ©s... Alors que pour le logement, c’est très facile…Je vois quelqu’un de bien placé… un dessous de table par-ci, par lĂ et le problème est rĂ©glé… Ce jeune mĂ©decin vient d’obtenir un F5 en dĂ©boursant uniquement 50 millions de centimes ! Incroyable, hein ?
-Euh… Monsieur Ammar…Vous vous appelez Ammar, d’après ce que j’ai entendu ?
- Oui
- M .Ammar, s’il est plus facile pour vous de m’obtenir un logement… je prĂ©fère le logement…
- Sans problème, mais là , il faut payer… 50 millions…
-Pour avoir un F5 ?
- Ce médecin a de la chance… Pour vous, je ne sais pas…Vous pouvez avoir pour cette somme un F5, comme vous pouvez avoir un F4 ou un F3…
- De toutes les manières, mĂŞme un F3 pour cette somme c’est extraordinaire. C’est fabuleux ! C’est ma femme qui sera heureuse !
Deux jours plus tard, Youcef donna 50 millions Ă Ammar. Et quand celui-ci Ă©tait repassĂ© pour lui dire qu’il avait transmis son dossier Ă qui de droit, Youcef lui remit cent autres millions appartenant Ă son frère et Ă un cousin qui voulaient aussi des logements. Ammar, prit l’argent mais difficilement parce que selon ses dires il ne voulait pas trop importuner le responsable de la wilaya qui signaient les arrĂŞtĂ©s d’attribution.
Puis, l’homme cessa de passer. Youcef attendit un mois, deux mois et toujours rien. Au bout de six mois, c’est-Ă -dire il y a une quinzaine de jours, il se rendit au poste de police d’AĂŻn BĂ©nian, oĂą on lui annonça l’arrestation d’un escroc d’une quarantaine d’annĂ©es qui se promenait Ă bord de voitures de location et qui prenait de l’argent aux naĂŻfs comme lui, en leur promettant des logements, des locaux, des voitures Ă crĂ©dit et des lots de terrains Ă très bas prix.
Son procès aura lieu bientĂ´t au tribunal d’Alger ou de BaĂŻnem.