«Ces merveilleuses monodies, par quel miracle venues Ă nous du fond des âges ? Rien moins que le chant du PhĂ©nix, consumant toutes les ardeurs et dĂ©busquant l’aurore du sein d’un buisson de larmes.
Tout le sacrĂ© du monde et aussi la certitude d’une tradition orphique se transmettant de manière plus Ă©lective et mystĂ©rieuse qu’aucune autre tiennent dans cette braise unique qui palpite dans la voix de Taos (elle, par tous ses traits visibles, la reine Nepherti, dans une autre existence…), dira le thĂ©oricien, poète crĂ©ateur et principal fondateur du mouvement surrĂ©aliste, AndrĂ© Breton concernant notre romancière et chanteuse kabyle Taos Amrouche. De grands noms de littĂ©raires et artistiques Ă travers le monde ont tenu a lui rendre hommage ou simplement Ă s’exprimer devant tant de talents. Ainsi Jean Giono, grand Ă©crivain, auteur de romans et pièces de théâtre disait «Ces chants que Taos possède de tradition familiale, de source maternelle, sont l’expression mĂŞme de la passion et du pathĂ©tique d’une race Ă son origine. C’est l’âme toute neuve, Ă l’orĂ©e des temps, qui s’exprime par eux. Tout ce qui a Ă©tĂ© modifiĂ© et dĂ©truit par la civilisation est ici Ă l’Ă©tat natif. L’Ă©motion intense de ces chants, qu’Ă proprement parler on peut dire magiques, est sans prĂ©cĂ©dent.» Taos, sĹ“ur de Jean Amrouche est la première femme algĂ©rienne romancière, avec Jacinthe noire, publiĂ© en 1947. Son Ĺ“uvre littĂ©raire, Ă©crite dans un style très vif, est largement inspirĂ©e de la culture orale dont elle est imprĂ©gnĂ©e et de son expĂ©rience de femme. Parallèlement Ă sa carrière littĂ©raire, elle a interprĂ©tĂ© de très nombreux chants berbères qu’elle tient de sa mère. Ces textes ont d’ailleurs Ă©tĂ© traduits par son frère Jean Amrouche. DouĂ©e d’une voix exceptionnelle, elle se produit dans de nombreuses scènes : comme au Festival des arts nègres de Dakar en 1966. Seule l’AlgĂ©rie lui refuse les honneurs : elle n’est pas invitĂ©e au Festival culturel panafricain d’Alger en 1969. Elle s’y rend tout de mĂŞme pour chanter devant les Ă©tudiants d’Alger. Taos Amrouche Ă Ĺ“uvrĂ© pour la culture berbère : elle participe Ă la fondation de l’AcadĂ©mie berbère Ă Paris en 1966. D’ailleurs, devant tants d’interdits, devant tants de marginalisation, elle dira avec force « Nos bijoux sont exposĂ©s, nos poèmes, contes et chansons sont rĂ©pertoriĂ©s partout, ailleurs Ă l’Ă©tranger Ă quoi serviront alors vos lois et vos discours ».
Elle appartient a une famille de lettrĂ©s, son frère jean est Ă©galement Ă©crivain. Leur richesse il la tiennent de deux lieux diffĂ©rents : ils appartiennent Ă la petite Kabylie par leur père, Ă la grande Kabylie par leur mère. Mais les hasards de l’histoire ont voulu que leurs parents, en Ă©change d’une bonne instruction française, fussent amenĂ©s Ă adopter le christianisme, puis la nationalitĂ© française, les firent naĂ®tre Ă Tunis oĂą ils s’Ă©taient exilĂ©s pour fuir l’exil intĂ©rieur au pays mĂŞme. En cette «figue de Barbarie» que fut la famille Amrouche, 2 des enfants, Jean et Taos, voulurent prĂ©server la conscience la plus aiguĂ« de leur double appartenance maghrĂ©bine et française, et s’attachèrent Ă jouer un rĂ´le mĂ©diateur. C’est Ă leur mère, Fathma, qu’ils doivent d’avoir su relier les rives des deux mondes. Cette femme, auteur d’ Histoire de ma vie (1968), se rattachait Ă une lignĂ©e d’aèdes, dont elle avait retenu les chants. Jean et Taos se mirent, l’un Ă traduire les poèmes, et cela donna les Chants berbères de Kabylie (1939), l’autre a complĂ©tĂ© la collecte et a interprĂ©tĂ© les chants. DouĂ©e d’une voix exceptionnelle, allant du plus grave au plus aigu, Ă la fois ample et riche de timbre, Taos, dès vingt ans, se sentit appelĂ©e Ă se consacrer aux monodies millĂ©naires hĂ©ritĂ©es de sa lignĂ©e. Sa participation au Congrès de chants de Fès, en 1939, lui vaut d’obtenir une bourse pour la Casa Velázquez, Ă Madrid (en 1940 et 1941), pour rechercher dans le folklore ibĂ©rique les survivances de la tradition orale berbère. Ă€ la Casa Velázquez, Taos rencontre celui qui deviendra son mari, le peintre AndrĂ© Bourdil. De leur union naĂ®tra une fille unique, aujourd’hui la comĂ©dienne Laurence Bourdil. De Madrid, ils retournent vivre Ă Tunis, puis Ă Alger, oĂą Bourdil est pensionnaire Ă la Villa Abd el-Tif. Ils s’installeront dĂ©finitivement en France en 1945. Les occasions de chanter en public ne se prĂ©sentent pas tout de suite. Il y a eu, Ă Madrid et Ă Barcelone, en 1941, les premiers rĂ©citals ; mais, en France, c’est la guerre. Taos s’oriente vers la radiodiffusion. Après Tunis et Alger, c’est Ă Paris, de 1950 Ă 1974, qu’elle produira des Ă©missions variĂ©es, sur les traditions orales, des entretiens avec des Ă©crivains comme Jean Giono ou Joseph PeyrĂ©, une chronique hebdomadaire en kabyle de 1957 Ă 1963 ; la sĂ©rie se termine par une fresque sonore, en douze Ă©missions, Moissons de l’exil, longue confidence. Marguerite-Taos Amrouche a chantĂ© la tradition berbère, elle Ă©tait devenue la porte-parole de toutes les femmes qui souffraient en silence en AlgĂ©rie. C’est avec ferveur qu’elle dĂ©fendait la culture berbère. Berceuses, mĂ©ditations, chants de mort et de joie, chants d’exil et d’amour, chants pèlerins, aubades, danses sacrĂ©es, chants guerriers et satiriques, complaintes, chants de la meule et chansons Ă danser, chants du berger, chants du travail- gauleurs d’olives, marche des poutres, chansons espiègles de la fontaine et du pressoir… qu’elle nous livre jusqu’Ă son dernier souffle le 2 avril 1979. Elle nous laisse un hĂ©ritage que nous devons garder prĂ©cieusement et jalousement.