Le Midi Libre - Culture - L’appel de la montagne...
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Edition du 30 Juillet 2011



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FESTIVAL DE DJOUA
L’appel de la montagne...
30 Juillet 2011

Les lampions du Festival de Djoua se sont éteints samedi après d’intenses activités qui ont duré du 16 au 23 juillet 2011. L’objectif de la manifestation est de faire entendre la voix de la montagne, une montagne hélas, de laquelle tout le monde semble avoir détourné le regard. Malgré ses insuffisances, le Festival de Djoua est un vrai festival. C’est un festival-blasphème, un festival de fous comme l’affirme Zahir L., directeur artistique de cette manifestation culturelle. De tous les festivals d’Algérie, il est le seul à ne pas puiser dans les caisses de l’Etat. Il s’appuie essentiellement sur des apports financiers d’émigrés installés en France.

Quand vous arrivez là-haut dans la montagne au lieu dit Assefah, là où finit la route goudronnée qui monte du littoral à partir de Baccarro, s’offre à vous le spectacle saisissant d’une huilerie tombant en ruines. Elle laisse voir deux pièces en métal rouillé dont le pressoir d’huile d’olives. Les gens par ici vivent dans une extrême pauvreté. Même en plein été, le pays demeure beau et verdoyant. Des broussailles et des forêts de chêne-liège couvrent le sol. Oncle Belaïd, 85 ans, a, après un long séjour en France, fait presque tous les métiers et toutes les misères. « Ah autrefois, c’étaient des vergers intarissables, on cultivait un peu de tout : fruits, légumes, blé, etc. ». « Puis la guerre de Libération est survenue, les gens ont fui massivement la région, qui pour aller se réfugier à Bejaïa, qui pour aller travailler en France, et la montagne était sans cesse bombardée » se souvient-il. Et de se remémorer encore « nous étions presque tous des charbonniers et des
cultivateurs ». Pour autant on est dans l’arrière-pays immédiat de la ville (30 km environ), plus exactement dans la commune de Boukhlifa qui réunit sur son territoire deux confédérations tribales kabyles d’importance : les Aït Bimoun et les Aït Slimane dont sont issus les parents du célèbre joueur de foot Zineddine Zidane. A Boukhlifa, on nous montre l’une des deux ambulances que l’ancien joueur de l’équipe de France a offertes à l’hôpital de la ville quand il était venu rendre visite à sa famille algérienne. La colonisation en disqualifiant l’arrière-pays a eu pour effet d’amorcer l’appauvrissement général de la région. A l’indépendance ce processus s’est poursuivi d’une manière inexorable.«Nombre de villages des Aït Bimoun n’ont ni électricité, ni eau, les écoles et les centres de soin sont situés très loin, tout le monde a été contraint de déménager afin de pouvoir scolariser leurs enfants, il ne reste que quelques personnes, pour la plupart des retraités qui d’ailleurs à la fin de l’été retournent à la ville ainsi que de jeunes chômeurs qui vivent de menus métiers agricoles ou de maçonnerie. D’autres jeunes font souvent le va-et-vient, logeant dans les villages et travaillant dans la ville» soutient oncle Belaïd. Il est persuadé que ce sont «les Aït Bimoun et les Aït Slimane qui sont devenus les habitants majoritaires de Bejaïa.»

Djoua, à l’origine désigne une montagne
Au reste, le djebel Djoua a donné son nom à l’un des 62 villages qui constituent la confédération tribale des Aït Bimoun. Il est en fait encore plus élevé qu’Assefah quoiqu’il en soit très proche. Djoua domine toutes les montagnes de la région, c’est elle qui a abrité les deux premières éditions du Festival de Djoua (2009 et 2010). Simple hameau en réalité, Djoua était habité par la famille des Aït Khalfoun (Khelfaoui) qui, pendant la révolution, a enfanté nombre de maquisards (famille dont est issu Bob : Boubekeur Khelfaoui, l’initiateur du festival). En 1958, les Khelfaoui ont dû abandonner le village de Djoua. Certains ont choisi le chemin de l’exil alors que la majorité est allée s’installer en ville et n’en est jamais revenue depuis. Cela dit en passant comme partout ailleurs en Kabylie la propriété est de type melk (propriété privée appartenant à la famille).

Histoire d’une errance
Le festival de 2009 s’est tenu sur les terres des Aït Khalfoun, l’année d’après, suite à des agressions qu’il aurait subies, ses initiateurs ont été contraints de le déplacer de quelques mètres à l’intérieur du même site. «On a dû casser des choses pour déloger le festival» analyse Oncle Ali, la soixantaine, ancien coffreur. Cela a dû déterminer les organisateurs explique-t-on à retirer la manifestation d’une partie des terres appartenant aux Aït Khalfoun. Le festival a, finalement eu lieu sur un emplacement à cheval sur la propriété des Aït Khalfoun et les terres relevant des domaines. «Mais encore une fois on a dû faire des sabotages, c’est pourquoi, le festival a campé cette année à Aqintoche (crête en kabyle, NDLR)» note oncle Ali.

Des associations de montagne dans la ville
A 31 ans, Abdelaziz Chaâlal a déjà dans son C.-V le titre d’ex-président de l’association du village d’Ichaâlalen situé dans le voisinage d’Assefah. Enseignant au collège et assurant des cours de vacation à l’université de Bejaïa, il passe pour être l’intellectuel du coin. « Si les prix des fruits et légumes ont flambé c’est parce que les fellahs n’exercent plus leur métier » regrette-t-il. Afin de sortir de l’impasse, il plaide pour la réactivation du PPDRI (Projet de Proximité de Développement Rural Intégré (NDLR). Lequel PPDRI a été mis sous le boisseau selon lui par la bureaucratie locale. « Il y a du travail à faire sur les retenues colinéaires et le barrage d’eau. La piste devra être goudronnée. Il faut relancer les activités individuelles par l’octroi de subventions aux éleveurs de moutons, de caprins et d’abeilles à hauteur d’une somme couvrant 10 têtes (10 caisses pour les abeilles) » affirme-t-il. Et de préciser
« tout ça a été prévu normalement dans le PPDRI ». Abdelaziz Chaâlal ne semble pas être au courant des projets de développement socioéconomiques et culturels portés par le festival de Djoua. «Les associations de Djoua activent à Bejaïa, elles tiennent leur réunion là-bas, donc nous ne savons rien de ce qui se passe» dit-il. Pour oncle Ali « la délocalisation du Festival de Djoua vers Aqintoche, sur des terres appartenant aux domaines est due à un conflit autour du foncier opposant les membres de la famille Aït Khalfoun entre eux». Ce qui est sûr, c’est que les habitants de Béjaïa et surtout les villageois sont fiers de leur festival. Grâce à lui, disent-ils la région est mise sous les feux de la rampe. Ils sont véritablement enchantés de voir des étrangers s’intéresser à eux et à leur culture.

Aqintoche ou le numéro 10
Signe d’une urbanisation anarchique au niveau de la ville des Hammadites, le branchement routier qui mène vers Aqintoche, c’est-à-dire vers la crête qui abrite le nouveau site du festival est appelé «Nomro âachra» (Numéro 10). On a là une rupture avec la toponymie habituelle, écologique, dirions-nous, le numéro 10 indiquant que l’endroit en question est à dix km de Bejaïa. Bien sûr suivant le lieu où l’on se trouve d’autres numéros fournissent le kilométrage. En bifurquant au Numéro 10, on doit faire 8 km environ à flanc de montagne pour arriver à destination. Avec l’architecte Olivier Bucheron qui a participé à l’atelier de réflexion sur le développement socioéconomique de Djoua, nous dirons ceci : «Faire venir les gens dans la montagne n’est pas vraiment quelque chose d’anodin, c’est compliqué». Le festival a en effet organisé un atelier qui a réuni des experts nationaux et internationaux pour dégager des solutions à même de faire de la montagne un centre d’attractivité. Mais contre toute attente les initiateurs du festival semblent cette fois-ci s’inscrire en porte-à-faux avec les conclusions des spécialistes conviés à enrichir le débat. Ils ont proposé l’idée tout de même ambiguë de faire à l’avenir de la manifestation un festival itinérant. C’est-à-dire, d’après ce qu’on nous a expliqué, le festival est appelé à se dérouler dans d’autres wilayas du pays, y compris dans le sud. Dans ce cas de figure le festival fera-t-il la promotion de la montagne ou d’autres choses ? Bucheron regrette la non participation des «locaux». «Notre sentiment est que les choses se font d’une manière forcée » nous confie un autre participant à l’atelier. Quant à l’artisan-peintre et coloriste Dominique Hordé, originaire de la région de Bretagne en France, elle propose « de faire une analyse qui permettra d’avoir une vision d’ensemble plus importante et de faciliter le travail des habitants».

Une montagne belle et
progressiste
«Vous avez la montagne tout près, faites-la voir » a lancé un des participants lors de l’atelier. Et pourtant Djoua a drainé en une semaine beaucoup d’étrangers. Et ce déplacement de citoyens autrichiens vaut certainement son pesant de tourisme. L’agence Nouvelles Terres de Rachid Abdiche installée à Alger y a fait venir une dizaine de personnes, parmi elles Johann Moser, président de l’Association d’amitié algéro-autrichienne alors que «l’Autriche est aussi un pays montagneux» n’a pas manqué de faire observer ce dernier. L’architecte Jérôme Guéneau qui travaille sur le territoire de Djoua, depuis 2009, assure que «les montagnes peuvent devenir attractives». «Au Brésil, en Argentine et en Roumanie, dit-il des montagnes attirent énormément de monde avec des politiques touristiques qui ne sont pas forcément des politiques liées au tourisme de loisir, mais un tourisme culturel qui associe étroitement les habitants de ces montagnes». N’empêche, le festival a drainé des milliers de jeunes des deux sexes ainsi que des familles entières. Le public a du reste répondu favorablement à l’artiste Akli D lorsque celui-ci a demandé d’applaudir les femmes venues nombreuses pour assister aux différents concerts. «C’est magnifique, je n’imaginais pas y trouver autant de lumière et de clarté» nous dit l’architecte Chizuko Kawarada. Ali Amrane, l’adepte du rock kabyle s’est dit quant à lui enchanté par ce site « entouré de montagnes d’où l’on voit la mer et Bejaïa». Surnommé le «Prince de la valiha» (prononcez vali ) l’artiste malgache Rajery, avoue que « le contact avec la nature est pour moi un retour aux sources». Pour sa part, Hassan Agrane du groupe algérois Caméléon trouve «le festival de Djoua original et à nul autre pareil ». Sauf que pour N. B. originaire de Tahiti, invité par Bob, «il est pour le moins étrange que ce festival se tienne loin des villages». Ainsi tout s’est passé comme si villageois et citadins n’avaient de possibilité de faire leur kermesse qu’en terrain neutre. Une logistique impressionnante a du reste été mise à l’épreuve. L’Etat, il faut le dire, s’y est investi énormément. La forte présence d’étudiants subsahariens, ajoutée à celle de ceux qui ont invités pour le village africain, a été rendue possible grâce à la mise à la disposition du festival des structures d’hébergement, de restauration ainsi que des moyens de transports dépendant des œuvres universitaires. On a là un bel exemple d’entraide entre service public et capitaux privés. Ce n’est pas le moindre des mérites de ce festival inédit que d’avoir montré la voie à suivre pour l’Algérie. Disons-le encore une fois, cela fait la force et l’originalité de ce festival. Mais la question qu’on est en droit de se poser est celle-ci : jusqu’où peut aller la lune de miel entre les deux acteurs puisqu’on sait désormais qu’au-delà de faire la fête on a besoin pour sortir une région de son isolement d’évoluer sur un terrain neutre, ce qui serait peut-être un peu l’équivalent de la forêt du Moyen-âge ?

Par : Larbi Grine

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