Après l’adoption par les Ă©lus de l’Apw d’Alger, en avril 2011, du "Plan permanent de protection de La Casbah" et devant les avis mitigĂ©s des experts sur les possibilitĂ©s rĂ©elles de "sauvetage" de la mĂ©dina, ou ce qu’il en reste, une visite pour se rendre compte de visu de l’Ă©tat du bâti dans la vieille citĂ© s’imposait.
Si de nombreux touristes et visiteurs prĂ©fèrent apprĂ©hender La Casbah d’Alger par la partie Sud, en dĂ©marrant de la mosquĂ©e Ketchaoua, le quartier qui recèle sans doute les plus beaux joyaux historiques et culturels de la mĂ©dina, l’accès par la partie Nord, Ă travers la porte Bab Djedid, permet un meilleur aperçu sur l’Ă©tat de dĂ©labrement avancĂ© de cette partie mythique d’"El Mahroussa" (la bien gardĂ©e) et son cĹ“ur battant. Le visiteur qui y accède par Bab Djedi est vite frappĂ© par l’Ă©tat dĂ©sastreux d’une mĂ©dina quasiment en ruines, en dĂ©pit des plans successifs de sauvetage censĂ©s la soustraire Ă l’usure du temps et la prĂ©munir contre le mĂ©pris des hommes. A la rue Sidi-Ramdane, lĂ oĂą se trouvent les demeures les plus anciennes et certainement les plus belles aussi, les façades de certaines maisons ont Ă©tĂ© restaurĂ©es alors que d’autres, moins visibles de la rue, sont abandonnĂ©es Ă leur triste sort. "On ne restaure que ce qui est en première ligne et susceptible d’ĂŞtre vu par les visiteurs", lâche Ali, un natif de La Casbah qui en connaĂ®t le moindre dĂ©dale et la moindre venelle, dans une allusion Ă certains palais du quartier qui ont eu l’heur d’ĂŞtre restaurĂ©s.
A mesure que le visiteur s’enfonce dans les ruelles Ă©troites de la mĂ©dina, l’odeur de l’humiditĂ© devient insupportable, autant que le silence inquiĂ©tant. Ici, les maisons, toutes en ruines, ont Ă©tĂ© dĂ©sertĂ©es par leurs occupants et laissĂ©es en l’Ă©tat, attendant une restauration improbable... Pour celui qui parcourt La Casbah, une ville dans la ville, le style architectural si particulier est un exemple de raffinement, Ă jamais disparu et dont les seules tĂ©moins, encore debout, restent ces quelques maisons de la rue des Zouaves ou de Aghrib-Mohamed. Au-delĂ , la mĂ©dina semble avoir abdiquĂ© devant l’avancĂ©e, intra muros, de constructions dites "modernes" qui dĂ©figurent le tissu urbain de la vieille citĂ©, menaçant d’effacer, pour l’Ă©ternitĂ©, son cachet architectural, comme pour dĂ©truire Ă coup sĂ»r l’esprit "casbahdji" et l’âme citadine d’"El Mahroussa".
L’hĂ©rĂ©sie: une villa de plusieurs Ă©tages au cĹ“ur de La Casbah
En direction de la rue Sidi-Idris- Hamidouche, le visiteur ne manquera pas d’ĂŞtre interpellĂ© par l’existence, incongrue, d’une "villa" de plusieurs Ă©tages, construite en bĂ©ton armĂ© sur un terrain laissĂ© vacant après l’effondrement d’une vieille bâtisse, alors mĂŞme que La Casbah est classĂ©e patrimoine national depuis 1991 et inscrite Patrimoine mondial par l’Unesco en 1992, et censĂ©e, de ce fait, ĂŞtre protĂ©gĂ©e par des textes ayant force de loi. ContactĂ©s par l’APS, les services des communes concernĂ©es ne donnent aucune explication Ă ce qui s’apparente Ă une transaction illĂ©gale (vente, achat de terrain et permis de construire) et renvoient la balle Ă la circonscription administrative de Bab El-Oued. Toutes les tentatives de prendre attache avec le wali dĂ©lĂ©guĂ© sur le "mystère" de cette "villa intruse" sont demeurĂ©es vaines. Les habitants de La Casbah sont ulcĂ©rĂ©s par ce qu’ils qualifient de "situation de fait" qui permet, au mĂ©pris de la loi, l’existence de constructions "parasitaires" au cĹ“ur mĂŞme de la mĂ©dina. C’est le cas de Mohamed, un habitant du quartier : "Comment se fait-il qu’on nous interdise, au nom d’un patrimoine Ă prĂ©server intact, d’entreprendre des travaux superficiels sur les terrasses de nos maisons qui menacent de s’effondrer sur nos tĂŞtes et que l’on autorise, dans le mĂŞme temps, d’autres Ă construire des maisons modernes ?, fulmine-t-il, aujourd’hui encore incrĂ©dule. "Expliquez-moi sur quelle base a-t-on dĂ©livrĂ© le permis de construire ?". "S’agit-il d’effacer purement et simplement le style architectural de La Casbah pour imposer Ă la place des constructions dites modernes ?", s’est encore interrogĂ©, amer et dĂ©sabusĂ© Mohamed. Dans ce mĂŞme quartier, des particuliers ont procĂ©dĂ© Ă des travaux dits de restauration de manière anarchique qui ont grandement altĂ©rĂ© les spĂ©cificitĂ©s de la maison "casbahdjie", cĂ©lèbre pour sa cour intĂ©rieure, ses colonnes et sa fontaine centrale. Des fissures ont vite fait d’apparaĂ®tre sur les murs des maisons ainsi "restaurĂ©es", en raison de l’utilisation de bĂ©ton armĂ©, au lieu des matĂ©riaux originels auxquels les casbahdjis ont eu recours gĂ©nĂ©ration après gĂ©nĂ©ration. Le raccordement aux conduites d’eau reprĂ©sente l’autre plaie pour l’habitat de la mĂ©dina et qui a concouru Ă l’effondrement de nombreuses bâtisses de La Casbah d’Alger qui a rĂ©ussi, pourtant, Ă braver le temps et les hommes quatre siècles durant. MĂŞme les Ă©taiements de bois placĂ©s par les services communaux pour consolider les murs des bâtisses fragilisĂ©es n’ont fait qu’exacerber le problème. Initialement prĂ©vus pour une pĂ©riode de deux ans, juste pour parer Ă l’urgence avant les travaux de restauration, certaines charpentes sont restĂ©es, aux dires des habitants du quartier, aux mĂŞmes endroits.
Quand l’artisanat cède la place aux immondices
Les rues Latrech-Mustapha et Hadjadji-Mustapha, ainsi que la rue Bouderias père et fils, théâtre d’un Ă©vĂ©nement historique survenu le 10 aoĂ»t 1956, croulent sous les immondices qui ont envahi des lieux, jadis recouverts de jasmin. Dans ce quartier, aucun endroit n’est Ă©pargnĂ©, surtout après le dĂ©part des derniers artisans, qui ont fermĂ© boutique les uns après les autres. A la dĂ©gradation de l’environnement, il faut ajouter celle des mĹ“urs qui a transformĂ©, d’après les tĂ©moignages des habitants, des demeures, gardiennes de l’histoire et dĂ©positaires d’une culture plusieurs fois centenaires, en lieux de dĂ©bauche en tous genres et en repaires de dĂ©linquants. L’insĂ©curitĂ© va alors de soi. MarchĂ© ouvert Ă tous types de commerce la journĂ©e, La Casbah devient, Ă la nuit tombĂ©e, un endroit "dangereux" oĂą ne se hasardent dans ses ruelles que quelques uns de ses habitants les plus tĂ©mĂ©raires. La conclusion de Mohamed est accablante : "Sur plusieurs gĂ©nĂ©rations, des hommes et des femmes ont vĂ©cu de la nostalgie d’un passĂ© glorieux et sont, parfois, morts de chagrin devant l’injure faite Ă "El Bahdja" Ă travers sa mĂ©dina. Le classement de La Casbah au chapitre Ă©logieux des patrimoines a aujourd’hui vingt ans, soit l’âge de toute une gĂ©nĂ©ration, celle qui est nĂ©e et qui aura vĂ©cu sa plus tendre jeunesse dans la vieille citĂ©. Mourra-t-elle Ă son tour sans pouvoir vivre le moment oĂą l’on aura enfin consenti Ă sauver l’âme de la Radieuse ?