Douze ans après sa disparition, Hassan II ne laisse toujours pas indiffĂ©rent. Loin de lĂ . De nombreux ouvrages, dont celui cĂ©lèbre Notre ami le roi de Gilles Perrault, ont retracĂ© le très long et tumultueux règne de cet exceptionnel tĂ©moin de son siècle, marquĂ© par tant de tragĂ©dies et d’histoires extraordinaires.
L’imposante biographie —un pavĂ© de 700 pages— que lui consacre cette annĂ©e le journaliste Ignace Dalle se lit comme un roman oĂą l’on dĂ©couvre un sultan des temps modernes, qui a Ă©levĂ© le raffinement dans la cruautĂ© gratuite au rang de style de gouvernance, et avec qui seuls les grands mafieux, esthètes du crime et de la luxure, peuvent rivaliser. Et c’est probablement lĂ oĂą le travail de biographe de l’extrĂŞme, abattu avec brio par Dalle, trouve tout son intĂ©rĂŞt.
Petites fripouilleries et esprit canaille
A la lecture de cette exploration fascinante des facettes les plus secrètes d’Hassan II, on y retrouve un Louis XI, pour son flair politique et pour son sens aigu de l’Etat, un Louis XIV dont le bon plaisir dictait seul la conduite de la cour, ou encore un Bonaparte pour ses stratĂ©gies de conquĂŞtes du pouvoir. Il tenait de tous, mais aussi des sultans ottomans se dĂ©lectant d’un monde secret et oppressant, celui des palais et de ses intrigues d’alcĂ´ve vĂ©nitiennes, notamment lorsqu’il s’Ă©prend de la comĂ©dienne française Etchika Choureau, un temps Ă©gĂ©rie du rĂ©alisateur Antonioni et pour laquelle il a failli perdre le trĂ´ne de ses ancĂŞtres.
«Etchika s’est Ă©prise de Moulay Hassan, autre "prince oriental" selon la presse people. Elle l’a rencontrĂ© Ă Cannes, oĂą le prince se remet fastueusement d’une pĂ©nible ablation des amygdales. Un amour compliquĂ© ! Elle reprend le travail en 1958, avec deux films tournĂ©s aux Etats-Unis, qui font un flop. Le succès ne reviendra plus. Elle disparaĂ®t ensuite pendant quelques annĂ©es, passant le plus clair de son temps au Maroc en compagnie du prince hĂ©ritier. Ainsi, en ce milieu de l’annĂ©e 1960, non seulement Etchika est enceinte mais, selon ce qui est rapportĂ© au souverain, elle se bercerait d’illusions et se verrait dĂ©jĂ reine ! Mohammed V se doit, lui, de veiller au respect des coutumes de la dynastie alaouite. Il tente de ramener son fils Ă la raison, menace de le destituer au profit de son jeune frère Moulay Abdellah.»
Dalle nous fait dĂ©couvrir l’esprit canaille d’un jeune prince hĂ©ritier, dont l’ambition s’est d’abord exprimĂ©e par des accommodements avec une vie oisive et dĂ©lĂ©tère.
Comme sa petite arnaque Ă l’assurance sur une automobile amĂ©ricaine dont il prĂ©tend le vol, alors qu’il Ă©tait en quĂŞte d’argent facile durant l’exil de la famille royale Ă Madagascar sous le Protectorat :
«A Madagascar, comme au Maroc ou ailleurs, les besoins d’argent du prince hĂ©ritier sont permanents. A la fin du mois de juin 1955, une superbe Buick importĂ©e du Maroc par le sultan est volĂ©e Ă Tananarive. Curieusement, le prince l’avait assurĂ©e quelques jours auparavant auprès de la compagnie Descours et Cabo. Très rapidement, il se rend dans la capitale malgache et rĂ©clame Ă la compagnie d’assurances la somme de 1,8 million. Il demande en outre que les papiers Ă©tablis ne fassent Ă©tat que d’un remboursement de 1,1 million. Pour quelle raison ? Parce que, comme il le dĂ©clare un peu plus tard, "cette diffĂ©rence me permettra ainsi de rĂ©gler quelques dettes". "Le prince, conclut l’auteur de cette note, a Ă©videmment demandĂ© Ă la personne qui a bĂ©nĂ©ficiĂ© de ses confidences de faire preuve de la plus grande discrĂ©tion, notamment vis-Ă -vis des membres de sa famille.»
Ou encore ses goĂ»ts de luxe, lorsqu’il exige de la France un petit pactole pour se payer un hĂ©licoptère et deux aĂ©ronefs :
«DirigĂ© par Si Bekkai, proche de la famille royale, le gouvernement marocain propose, dĂ©but juillet 1956, d’offrir un avion au prince impĂ©rial Ă l’occasion de son 27e anniversaire. Convaincue des bonnes dispositions du prince Ă l’Ă©gard de Paris, la France se rĂ©sout, au mois de septembre, Ă lui offrir un hĂ©licoptère. Mais, sans doute trop inconfortable ou bruyant, l’engin ne suffit pas au bonheur du prince. Le 30 octobre 1956, il envoie un Ă©missaire au conseiller financier de l’ambassade de France pour lui demander confidentiellement 120.000 dollars… afin d’acheter deux avions.»
Farceur de mauvais goût
Sa farce de jeune monarque lorsqu’il dĂ©cide de droguer les femmes de notables lors des festivitĂ©s de son intronisation :
«Peu de temps après avoir pris le pouvoir, Hassan II se rend Ă Fès, la capitale spirituelle, afin de sacraliser son intronisation. C’est l’occasion des grandes festivitĂ©s. Après celui des hommes vient le jour consacrĂ© aux rĂ©jouissances rĂ©servĂ©es aux femmes, toujours en prĂ©sence du roi. Les Ă©pouses des ministres, des dignitaires du royaume, des ambassadeurs des pays arabes, des notables de haut rang partagent les joyeuses agapes avec les membres de la famille royale. A la fin du repas, on amène le gâteau du roi, une monumentale pâtisserie. BientĂ´t, toutes ces femmes sont prises de malaises, vomissent, s’agitent, convulsent dans ce que le docteur François ClĂ©ret qualifie de "manifestations de dĂ©lire onirique". "Ce furent, se souvient le vieux mĂ©decin, deux journĂ©es Ă©pouvantables. Les Ă©pouses des ambassadeurs arabes Ă©taient compromises… Le gâteau Ă©tait droguĂ©. Je me dĂ©battais seul au milieu de deux cents femmes ! Il a fallu qu’avec mon chauffeur nous dĂ©valisions le plus discrètement possible les pharmacies de Fès pour rĂ©cupĂ©rer un antidote Ă base d’atropine et tous les contre-poisons disponibles. C’est Hassan II qui Ă©tait Ă l’origine de cette malheureuse initiative, et il ne pensait pas que cette grosse farce prendrait une telle ampleur. Je commençais Ă dĂ©couvrir le nouveau roi.»
Francophile de culture… et de sang ?
FĂ©ru de culture et d’histoire, il connaissait bien celles de l’Hexagone, dont il Ă©voquait volontiers devant ses interlocuteurs les grandes figures, Ă©maillant ses phrases de citations empruntĂ©es Ă la littĂ©rature française, maĂ®trisant parfaitement son image cathodique. Une bonne part de la fascination qu’exerça Hassan II tout au long de son règne tient Ă ce mĂ©lange de culture dont il avait hĂ©ritĂ© et dont il sut jouer avec un art consommĂ©. Arabe et musulman lorsqu’il rĂ©gentait les affaires intĂ©rieures du royaume ; pur produit de la France dès lors qu’il avait affaire Ă des Occidentaux, il Ă©tait, de ce point de vue, une sorte de Janus.
Mais ce que révèle Dalle est que son biculturalisme assumé tient autant de son éducation que de sa probable filiation secrète :
«Une confidence faite par Mohammed V Ă son ami le docteur François ClĂ©ret ajoute un Ă©lĂ©ment Ă©tonnant Ă la biographie de Hassan II : si l’on en croit le mĂ©decin français, la grand-mère paternelle de Hassan II aurait Ă©tĂ© d’origine française. "A la fin de l’annĂ©e 1955, quelques jours après son retour au Maroc après vingt-sept mois d’exil, Mohammed V m’a confiĂ© un secret : "La joie profonde que je ressens aujourd’hui d’ĂŞtre au milieu de mon peuple, me dit-il, est un peu assombrie par la mort de ma mère, Lalla Yacout, la veille de mon retour au pays. Cette femme, que j’ai beaucoup aimĂ©e, a eu une grande importance dans ma vie. Aujourd’hui, je vais vous faire une rĂ©vĂ©lation. Ma mère Ă©tait Française. Elle a Ă©tĂ© enlevĂ©e Ă la fin du XIXe siècle près de Hyères, en Provence, par les derniers barbaresques de Tunisie, qui l’ont revendue aux pirates de SalĂ©. Finalement, des tribus du Haouz l’ont offerte Ă mon père, Moulay Youssef". Une fois montĂ© sur le trĂ´ne, poursuit le mĂ©decin, le jeune sultan a donnĂ© Ă sa "mère" des conditions de vie dĂ©centes. Toute sa vie, y compris Ă Madagascar oĂą il n’avait pu l’emmener, il est restĂ© en contact avec elle. Grâce Ă elle, le sultan parlait un bon français et, s’il avait recours Ă un interprète ou s’exprimait volontairement dans un français approximatif, c’Ă©tait pour donner le change Ă ses interlocuteurs français ou pour gagner le temps de la rĂ©flexion". Mohammed V n’a plus jamais Ă©voquĂ© sa filiation avec son ami mĂ©decin. Hassan II Ă©tait-il au courant de l’existence de cette ascendance Ă©trangère ?»
Un César oriental, cynique et manipulateur
Le harem, les esclaves du feu, les facĂ©ties de potache du monarque amateur de dĂ©guisements fantasques, les châtiments corporels… Hassan II a vĂ©cu dans un univers Ă©tranger au XXe siècle. Il a fait construire des palais dignes des Mille et une nuits qu’il a si peu habitĂ©s, achetĂ© des centaines de voitures de collection qu’il n’a jamais conduites, aimĂ©, courtisĂ©, entretenu des concubines sans compter.
Dans ce monde clos, vĂ©ritable univers interdit oĂą la justice des hommes n’avait pas droit de citĂ©, le roi, tout-puissant, Ă©tait capable d’emmurer dans les oubliettes de son palais et dans ses bagnes secrets quiconque lui dĂ©plaisait, comme il pouvait anoblir et couvrir de richesses son plus vil esclave.
Encore bambin, Hassan II, alors prince héritier, se complaisait déjà dans son statut de personne sacrée et omnipotente :
«PrĂ©sident d’honneur Ă l’âge de 4 ans du mouvement scout créé en 1933 Ă SalĂ©, colonel de la Garde sultanienne Ă l’âge de 7 ans, le jeune prince a tendance Ă se prendre un peu au sĂ©rieux. De fait, le sultan ne mĂ©nage guère le prince : "Mon fils, je t’ai observĂ© tout Ă l’heure lorsque tu traversais la place devant le palais et que tu tendais ta main Ă baiser.»
Ce roi, attachĂ© aux traditions d’un autre âge, peut-ĂŞtre le plus puissant d’une dynastie qui règne et gouverne sur le Maroc depuis 1666, a rĂ©ussi malgrĂ© les vicissitudes d’une Ă©poque marquĂ©e par les troubles Ă conforter et lĂ©guer son trĂ´ne Ă son fils aĂ®nĂ©. Un vĂ©ritable tour de force pour une monarchie dont la pĂ©rennitĂ© a si souvent Ă©tĂ© malmenĂ©e par les soubresauts de l’Histoire.
Playboy dĂ©pensier, il a acquis un sens politique remarquable que seuls les initiĂ©s soupçonnaient lorsqu’il monta sur le trĂ´ne Ă la mort de Mohammed V, son père.
Coups d’Etat, rĂ©bellions tribales, complots Ă rĂ©pĂ©tition, turbulences identitaires, Ă©meutes sociales, menaces extĂ©rieures, Ă©preuves de forces politiques, intrigues sordides ; rien n’a pu faire dĂ©choir Hassan II de son piĂ©destal. Le destin n’Ă©pargna pas le souverain alaouite, qui, aidĂ© par une chance inouĂŻe —cette baraka des puissants au sang bleu, rĂ©ussit Ă conjurer le mauvais sort. Pourtant, le rĂ©gime de ce souverain oriental, peu intĂ©ressĂ© par l’intendance de son royaume et qui a largement Ă©chouĂ© dans les domaines Ă©conomique et social, a plongĂ© tout un peuple dans les affres de la misère.
Manipulateur habile et cynique manĹ“uvrier, investi d’une triple mission religieuse, nationale et politique, il s’est appuyĂ© toute sa vie sur un terrible appareil sĂ©curitaire, sur l’achat des consciences et les prĂ©bendes pour rĂ©gner. Disparitions, tortures, arrestations arbitraires, violations des libertĂ©s ont jalonnĂ© son règne et bondĂ© les prisons tĂ©nĂ©breuses de son jardin des supplices d’un interminable cortège de bagnards, dont peu purent s’extraire vivants.
Si Ă son Ă©poque, au sein d’un monde arabe rĂ©gentĂ© par des rĂ©gimes autoritaires —voire sanguinaires— il avait fini par faire figure de libĂ©ral, son bilan institutionnel est caduc en ces temps rĂ©volutionnaires. Soignant son image, Hassan II Ă©tait très prĂ©sent sur la scène internationale au temps oĂą l’ordre mondial Ă©tait favorable aux suppĂ´ts du monde libre. Il a très jeune cĂ´toyĂ© les monstres sacrĂ©s de la diplomatie mondiale et en conserva le goĂ»t jusqu’Ă sa mort. Parce qu’il pouvait apparaĂ®tre comme un des leurs, partageant leurs valeurs, leurs prĂ©occupations, Hassan II a rĂ©ussi Ă s’imposer dans le monde occidental comme un chef d’Etat incontournable, notamment sur les conflits qui agitent encore aujourd’hui le Moyen-Orient. A dĂ©faut d’ĂŞtre toujours entendu, le Maroc Ă©tait Ă ce titre Ă©coutĂ©. Et sur ce plan, le royaume ne lui a pas encore trouvĂ© de successeur. A l’instar de ses piètres alter ego sud-amĂ©ricains honnis par l’Histoire, ce dictateur fĂ©roce, champion de l’Occident contre le socialisme tiers-mondiste, a Ă©tĂ© des annĂ©es durant promu exorciseur de l’islamisme, le spectre qui hante toujours l’Europe. De ce point de vue, il a mĂŞme suscitĂ© de tristes vocations, Ă l’image de la dictature policière de Ben Ali en Tunisie qui a usĂ© de cet Ă©pouvantail angoissant pour qu’on ne se soucie guère de ce qui se trame en son pays.
Il faut savoir aussi que son règne de 38 ans s’est achevĂ© mieux qu’il n’avait commencĂ© : n’est-il pas, et on l’oublie trop souvent, celui qui s’Ă©clipsa au profit de son fils alors qu’il avait rĂ©glĂ© sa succession en desserrant l’Ă©tau de son pouvoir absolutiste ?
De ce point de vue-lĂ , si le marketing politique n’existait pas, il l’aurait inventĂ©. Un hĂ©ritage que la propagande actuelle ne lui reconnaĂ®t presque pas. Le style du monarque Ă la fin des annĂ©es 90, vieillissant, sage, paternel et au regard las, visage burinĂ©, marquĂ© par la maladie, contrastait singulièrement avec celui du beau prince Moulay Hassan, fringant et arrogant, dont Dalle raconte l’intimitĂ©, et qui avait succĂ©dĂ©, en 1961, Ă Mohammed V, le père de la nation marocaine moderne.
Le souvenir du jeune roi flambeur et impulsif des annĂ©es 60 s’est très vite estompĂ© dans les mĂ©moires, tandis que s’imposait Ă partir du milieu des annĂ©es 70 l’image de l’ «unificateur» de la patrie et dĂ©fenseur de son intĂ©gritĂ©, titre auquel il aspirait pour devenir le continuateur de son père, surnommĂ© le «libĂ©rateur» par les hagiographes du royaume.
Le tacticien fougueux, avant tout prĂ©occupĂ© de prĂ©server les privilèges de l’absolutisme royal, s’est muĂ© en stratège soucieux de l’avenir de la dynastie alaouite dont il fut dix-septième souverain. Nul doute que les deux tentatives de rĂ©gicide auxquelles, grâce Ă son sang-froid, il a Ă©chappĂ© par miracle en 1971 et 1972, ont favorisĂ© cette mĂ©tamorphose. Hassan II a ensuite compris que la politique est une longue patience. Un combat.
Au soir de sa vie, il Ă©tait trop avisĂ© pour ne pas avoir conscience des menaces qui guettaient le royaume, et c’est certainement grâce Ă lui seul que son fils Mohammed VI est aujourd’hui le roi du Maroc. Mais l’histoire a cette fichue manie de se rĂ©pĂ©ter Ă l’identique lorsque le courage des hommes se flĂ©trit. C’est pourquoi l’ouvrage de Dalle sur un roi mort au siècle dernier est d’une actualitĂ© brĂ»lante.