Le Midi Libre - Supplément Sport - «Le football nous a maintenus en vie»
Logo midi libre
Edition du 2 Mars 2011



Le Mi-Dit

Caricature Sidou


Archives Archives

Contactez-nous Contacts




Franklin Lobos :
«Le football nous a maintenus en vie»
24 Fevrier 2011

Il y a un peu plus de six mois, il fallait compulser l’encyclopĂ©die du football chilien ou les collections de magazines spĂ©cialisĂ©s pour trouver le nom de Franklin Lobos. RĂ©putĂ© pour son jeu tout en finesse et sa formidable frappe, ce joueur a portĂ© le numĂ©ro 10 dans tous ses clubs ainsi que dans la sĂ©lection chilienne qui a assurĂ© la qualification pour le Tournoi Olympique de Football de Los Angeles 1984.Jusqu’au 4 aoĂ»t dernier, rares Ă©taient ceux Ă  savoir que Lobos Ă©tait un ouvrier parmi d’autres dans la mine San JosĂ©, situĂ©e dans le dĂ©sert d’Atacama, le plus aride de la planète. Ses collègues les plus jeunes considĂ©raient avec respect cet homme chargĂ© de conduire l’une des navettes qui les descendaient chaque jour Ă  quasiment 700 mètres de profondeur pour extraire les minĂ©raux. De Lobos, ils savaient qu’il avait Ă©voluĂ© pendant de nombreuses annĂ©es avec Iván Zamorano Ă  Cobresal, club oĂą il est encore considĂ©rĂ© aujourd’hui comme un joueur emblĂ©matique. Puis vient ce jour terrible oĂą Lobos et 32 autres mineurs se retrouvent pris au piège Ă  la suite d’un Ă©boulement. PlongĂ©s dans l’obscuritĂ©, les hommes n’ont pas de nourriture et aucun contact avec l’extĂ©rieur. Ce n’est que 17 jours plus tard que les Ă©quipes de secours parviennent Ă  Ă©tablir que les 33 ouvriers coincĂ©s sont encore en vie. Commence alors un suspense qui va durer quasiment deux mois. Deux mois d’attente au cours desquels les messages de soutien vont se succĂ©der avant le dĂ©clenchement des opĂ©rations de secours, les hommages du monde entier et "le dĂ©but d’une nouvelle vie", comme l’explique l’ancien milieu de terrain de Cobresal, d’Atacama et des Santiago Wanderers.
Quels ont été les moments les plus difficiles à vivre dans la mine ?
Les moments les plus durs, nous les avons vécus les cinq premiers jours. Nous ne savions pas si nous étions recherchés ou si nous avions été abandonnés. Cela a été très difficile à vivre. Aux alentours du huitième jour, certains collègues disaient déjà adieu à leurs familles, ça faisait mal.
Avec des chances de survie aussi maigres, c’Ă©tait compliquĂ© de donner des conseils. J’ai surtout soutenu les plus jeunes et je leur ai fait comprendre qu’il y avait de l’espoir. Le football, c’est un combat et des sacrifices au quotidien.

Ă€ propos de l’aide du football dans la mine
Votre carrière de footballeur professionnel a-t-elle joué un rôle capital sous terre ?
En effet, elle a jouĂ© un rĂ´le très important car nous avons beaucoup parlĂ© de football pour raccourcir les journĂ©es, ou je devrais plutĂ´t dire les nuits, car lĂ -dessous, tout n’Ă©tait qu’obscuritĂ©. Le football nous a maintenus en vie. D’un point de vue personnel, ça m’a aidĂ© sur le plan mental et dans le soutien apportĂ© Ă  mes compagnons. Dans le football, on travaille avec des prĂ©parateurs mentaux et, mĂŞme si c’est diffĂ©rent, on passe aussi beaucoup de temps en groupe. Mais il y a quand mĂŞme cette idĂ©e d’enfermement. Pour le reste, nous nous en sommes remis Ă  Dieu...

Vos collègues vous demandaient-ils de raconter des histoires, des anecdotes sur le football ou sur les joueurs ?
Plusieurs d’entre deux me connaissaient. Ils savaient que j’avais jouĂ© dans certains clubs et que j’avais Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ© en Ă©quipe du Chili. Ils avaient pas mal de respect pour moi et c’Ă©tait rĂ©ciproque car le travail de mineur reprĂ©sente beaucoup de sacrifices. Je leur racontais beaucoup de choses, sur des buts, des joueurs, des Ă©quipes, des blagues...

Pendant que vous étiez bloqués dans la mine, différentes personnalités du monde du football ont manifesté leur soutien. Avez-vous été touché par un exemple particulier ?
Quand nous sommes entrĂ©s en contact avec le monde extĂ©rieur, nous nous sommes rendu compte que notre situation prĂ©occupait beaucoup de monde, par exemple Marcelo Salas, Iván Zamorano, Elias Figueroa et, de façon gĂ©nĂ©rale, la grande famille du football. Il y a Ă©galement eu des gestes comme ceux de David Villa ou de Marcelo Bielsa, qui nous ont envoyĂ© des messages de soutien. MalgrĂ© les milliers de kilomètres qui nous sĂ©parent, les gens du Real Madrid ou de Manchester United ont Ă©galement fait preuve de beaucoup de classe. Je n’en attendais pas moins du monde du football.

Ivan Zamorano a dĂ©clarĂ© qu’il Ă©tait sĂ»r que vous alliez jouer un rĂ´le majeur dans l’unitĂ© du groupe de mineurs, compte tenu de votre caractère de leader durant votre carrière de footballeur. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Je lui suis reconnaissant pour ces mots, qui sont très touchants. Ivan Zamorano a commencĂ© très jeune Ă  Cobresal et moi, ça faisait quelques annĂ©es que j’y jouais. Cela m’a beaucoup aidĂ© car avec des chances de survie aussi maigres qu’elles l’Ă©taient Ă  un moment donnĂ©, c’Ă©tait compliquĂ© de donner des conseils. J’ai surtout soutenu les plus jeunes et je leur ai fait comprendre qu’il y avait de l’espoir. Le football, c’est un combat et des sacrifices au quotidien. VoilĂ  ce que j’ai transmis Ă  mes compagnons.

Si un joueur avait pu descendre pour vous soutenir et vous motiver, à qui auriez-vous demandé de le faire ?
J’aurais aimĂ© qu’Elias Figueroa vienne, pour tout ce qu’il a fait pour le football chilien, pour la personne qu’il est. C’est quelqu’un de très simple si l’on compare Ă  tout ce qu’il a reprĂ©sentĂ© en tant que joueur. Il nous aurait Ă©tĂ© très prĂ©cieux, surtout sur le plan psychologique et de toute façon, il l’a Ă©tĂ©. Quand nous avons Ă©tĂ© invitĂ©s par Manchester United, ElĂ­as nous a accompagnĂ©s et a montrĂ© son visage de leader et de capitaine.

En parlant d’hommages, quel a Ă©tĂ© le plus Ă©mouvant que vous ayez reçu dans le monde du football ?
Sans hĂ©siter, celui de la ConfĂ©dĂ©ration sud-amĂ©ricaine de football lors du tirage au sort de la Copa Libertadores 2011. J’ai Ă©tĂ© invitĂ© par Nicolás Leoz et Harold Mayne-Nicholls (ancien prĂ©sident de la fĂ©dĂ©ration chilienne de football). Je n’oublie pas non plus Manchester United, le fait d’avoir Ă©tĂ© dans ce stade magnifique, avec ces joueurs de top niveau. C’est quelque chose d’inoubliable.
Ce qui nous est arrivé représente un bel exemple de survie, de combat et de cohésion humaine
Ă€ propos des leçons qu’il a retenues de cette expĂ©rience
Vous avez dû attendre votre retraite sportive et cette tragédie de la mine pour que votre nom revienne au premier plan. Considérez-vous cela comme une reconnaissance tardive de votre carrière ?
J’ai les pieds bien ancrĂ©s sur terre. Je ne me considère pas et je ne me suis jamais considĂ©rĂ© comme un hĂ©ros. Je sais que sans cet accident, je serais encore un ancien joueur de football passĂ© par plusieurs clubs, retenu en sĂ©lection et devenu mineur. J’ai une vision très claire de tout ce qui est en train de se passer. Je crois que ce qui nous est arrivĂ© reprĂ©sente un bel exemple de survie, de combat et de cohĂ©sion humaine.

L’annĂ©e 2010 a Ă©tĂ© difficile pour le Chili. Il y a eu le tremblement de terre, votre accident Ă  la mine… Pensez-vous que le monde a appris quelque chose de la façon dont les Chiliens ont rĂ©agi face Ă  l’adversitĂ© ?
Oui. Aux États-Unis, nous avons Ă©tĂ© invitĂ©s Ă  l’Ă©mission Heroes. Les gens nous ont racontĂ© qu’ils avaient Ă©tĂ© impressionnĂ©s par notre solidaritĂ© et notre façon de surmonter l’adversitĂ©. J’espère que l’annĂ©e 2011 sera bien meilleure que ce que nous a rĂ©servĂ© 2010.

De votre expĂ©rience Ă  la mine, qu’allez-vous transmettre aux enfants et aux jeunes des petites catĂ©gories de Deportes CopiapĂł, oĂą vous avez commencĂ© Ă  travailler rĂ©cemment ?
Je discute avec les garçons et je leur fais comprendre que le football est une activitĂ© collective. Je leur raconte que durant les 20 premiers jours, alors que nous n’avions rien Ă  manger, que personne ne savait si nous Ă©tions vivants ou pas, nous nous sommes serrĂ© les coudes. Cette solidaritĂ© a Ă©tĂ© notre force. Ça nous a aidĂ©s Ă  tenir 69 jours. C’est ce que je veux transmettre Ă  mes joueurs les plus jeunes : qu’avec du sacrifice, de l’humilitĂ©, de la camaraderie et de la cohĂ©sion, on arrive Ă  faire beaucoup de choses. C’est ce qui nous a permis de ressusciter. In Fifa.com


L'édition du jour
en PDF
Le Journal en PDF
Archives PDF

El Djadel en PDF
El-Djadel en PDF

Copyright © 2007 Midilibre. All rights reserved.Archives
Conception et réalisation Alstel