«Les rites et les festivités de yennayer sont en rapport avec les travaux de la terre et la symbolique de la fertilité. »
Midi Libre : Quelle est l’origine du calendrier berbère qu’est Yennayer ?
M.A. Haddadou : Le calendrier agraire maghrĂ©bin, appelĂ© aussi calendrier berbère est issu du calendrier romain, dit encore "julien’’ dont il tire l’origine de la dĂ©nomination de ses mois.
Les Romains avaient d’abord utilisĂ© un calendrier lunaire de 304 jours rĂ©partis en dix mois de 30 ou 31 jours. L’annĂ©e commençait thĂ©oriquement Ă l’Ă©quinoxe de printemps – mars – mais Ă cause de la courte durĂ©e de l’annĂ©e civile, chaque mois passait par toutes les saisons. Vers 600 avant JC, Numa fit porter l’annĂ©e Ă 355 jours rĂ©partis en 12 mois de 28, 29, 30 ou 31 jours. On ajouta plus tard un treizième mois intercalaire de 22 ou 23 jours. Ces rĂ©formes compliquĂ©es Ă©taient loin d’ĂŞtre comprises de tous les Romains et il subsista dans le calcul de l’annĂ©e de grandes discordances. On en vint Ă cĂ©lĂ©brer les fĂŞtes du printemps en automne et celles de l’automne en hiver.
Jules CĂ©sar entreprit en 45 avant JC une profonde rĂ©forme conseillĂ©e par l’astronome Sosigène d’Alexandrie. Il divisa l’annĂ©e en 365 jours un quart et, pour compenser ce quart, on ajouta, tous les quatre ans, un jour supplĂ©mentaire. On baptisa le septième mois du calendrier (mois appelĂ© quintilis) et on lui donna le nom de CĂ©sar, julius, en français juillet.
Pour rattraper le retard causĂ© par le calendrier antĂ©rieur, on ajouta 85 jours Ă l’annĂ©e 46 avant JC. En 7 avant JC, on rĂ©ajusta de nouveau le calendrier : le huitième mois, sextilis, qui devint augustus, aoĂ»t, en l’honneur d’Auguste, devint un mois de 31 jours. En mĂŞme temps, le dĂ©but de l’annĂ©e fut ramenĂ© du 1er mars au 1er janvier.
Cependant, malgrĂ© cette rĂ©forme, le calendrier julien accusait toujours un retard de quelques minutes par an. En 326, quand le concile de NicĂ©e l’adopta et l’imposa au monde chrĂ©tien, l’Ă©cart atteignait quatre jours. L’ Eglise rattrapa le retard mais le calendrier continua Ă dĂ©river si bien qu’Ă la veille de la rĂ©forme grĂ©gorienne, il accusait un retard de dix jours sur le temps rĂ©el. On craignait de de voir bientĂ´t cĂ©lĂ©brer la fĂŞte printanière de Pâques en Ă©tĂ© ! Le pape GrĂ©goire XIII, qui rĂ©gna de 1572 Ă 1585, mit au point la rĂ©forme. Il donna Ă l’annĂ©e une durĂ©e de 365 jours 5 heures 49 minutes et 12 secondes, avec un jour supplĂ©mentaire, placĂ© en fĂ©vrier, tous les quatre ans. Pour effacer les 10 jours d’Ă©cart du calendrier julien, on passa, le jeudi 4 octobre 1582 au vendredi 15 octobre. L’Ă©glise orthodoxe, qui a gardĂ© le calendrier julien, fĂŞte NoĂ«l le 7 janvier. L’Angleterre, hostile Ă la papautĂ©, n’adopta la rĂ©forme grĂ©gorienne qu’en 1751. En Angleterre, le lendemain du 2 septembre 1752 fut le 14 et non le 13, car le calendrier julien avait perdu entre temps un autre jour. Le premier jour de l’an berbère est fĂŞtĂ© actuellement le 12 janvier mais en rĂ©alitĂ© l’Ă©cart, de 1582 Ă nos jours, n’est pas de 2 jours mais de 3 car il y a un retard d’un jour tous les 128 ans ou de 3 jours tous les 400 ans, en supprimant trois jours bissextiles. D’ailleurs, dans certaines rĂ©gions de Tunisie, le jour de l’an est fĂŞtĂ© le 14 janvier.
Le calendrier julien s’est rĂ©pandu au Maghreb durant la pĂ©riode romaine. Son influence ne s’est pas limitĂ©e aux centres de colonisation puisque les dĂ©nominations de ses mois se retrouvent partout y compris dans les rĂ©gions qui, comme le Sahara, ont Ă©chappĂ© Ă la conquĂŞte romaine. La conquĂŞte arabe le chassa des villes et de l’administration oĂą elle remplaça par le calendrier hĂ©girien, mais il demeura dans les campagnes parce qu’il est plus conforme aux rythmes des travaux agricoles que le calendrier arabe lunaire qui ne tient pas compte des saisons. Ce phĂ©nomène n’est pas particulier au Maghreb puisqu’on le retrouve en Egypte, principalement chez les Coptes, chrĂ©tiens, mais aussi chez les populations musulmanes de ce pays.
D’oĂą vient la dĂ©nomination de Yennayer ?
En AlgĂ©rie et au Maghreb le premier jour de l’annĂ©e est dĂ©nommĂ©e par rapport au mois, Yennayer (on dit aussi Innar, Nnayer etc.) qui vient du latin januari, qui a donnĂ© en français janvier. D’ailleurs tous les mois de ce calendrier viennent du latin : furar (februar), maghres (mars), yebrir ( aprilis), mayyu (maĂŻus) etc.
Si le calendrier berbère a empruntĂ© au calendrier julien sa nomenclature de mois, il n’a repris ni ses festivitĂ©s ni ses rites. Ainsi, on n’y trouve aucune trace des calendes, des nones et des ides. Les rites et les festivitĂ©s sont ceux de la tradition berbère, tous en rapport avec les travaux de la terre et la symbolique de la fertilitĂ©. Chaque mois, chaque saison correspond Ă une activitĂ© agricole.
Le premier Yannnayer marque la victoire des imazighenes sur le pharaon qui prouve le degrĂ© d’organisation de ce peuple, qu’en pensez vous ?
La victoire du pharaon d’origine berbère Sheshonq sur les armĂ©es Ă©gyptiennes est un fait historique Ă©tabli. Rappelons qu’en 945 avant J.C, un membre de la tribu des Mashawash devint, Ă Bubastis, pharaon, sous le nom de Sheshonq 1er, fondant la première dynastie berbère d’Egypte. Sheshonq avait vaincu les armĂ©es Ă©gyptiennes et avait mĂŞme envahit la Palestine. La Bible qui l’appelle Sesac, rapporte qu’il avait Ă©crasĂ© les troupes du roi de JudĂ©e Roboam et pillĂ© les trĂ©sors du temple de Salomon Ă JĂ©rusalem. Des fresques du mur nord du temple d’Ammon, Ă Karnak, cĂ©lèbrent cette Ă©clatante victoire du souverain berbère qui compte parmi les pages les plus prestigieuses de l’histoire de l’Egypte. Cependant, le rattachement du nouvel an Ă cet Ă©pisode est une lĂ©gende ! La raison est que ce calendrier n’a pas de millĂ©sime et qu’il ne se rattache Ă aucun Ă©vĂ©nement, contrairement au calendrier grĂ©gorien qui se rattache Ă la naissance du Christ ou du calendrier hĂ©girien, rattachĂ© Ă l’Ă©xil du Prophète Mohammed (QSSSL) de la Mecque Ă MĂ©dine. Le rattachement du calendrier berbère Ă l’Ă©pisode de ShĂ©shonq est rĂ©cent. C’est en tout cas un rattachement heureux puisqu’il valorise notre histoire et perpĂ©tue une victoire. C’est une bonne chose pour les jeunes gĂ©nĂ©rations !
Yennnayer revient avec plus d’engouement ces dernières annĂ©es, Pourquoi ?
Les AlgĂ©riens ont toujours fĂŞtĂ© Yennayer, dans les campagnes comme dans les villes, dans les rĂ©gions berbĂ©rophones comme dans les rĂ©gions arabophones, mais les mĂ©dias ne s’y intĂ©ressaient pas, parce qu’il y avait une sorte de boycott sur la culture nationale. Les choses ont depuis changĂ© : la berbĂ©ritĂ© est aujourd’hui reconnue comme faisant partie du patrimoine culturel algĂ©rien, rien de plus naturel qu’on la valorise, Ă travers sa langue mais aussi ses festivitĂ©s. D’ailleurs Yennayer est fĂŞtĂ© officiellement, Ă travers le HCA, qui relève de la prĂ©sidence.
Cette fête a-t-elle pour objectif de véhiculer un message ?
Ce message, c’est celui d’une culture algĂ©rienne authentique, partagĂ©e par tous les AlgĂ©riens, de Tlemcen Ă Annaba, d’Alger Ă Tamanrasset…