Quelle est l’origine de cette fĂŞte que cĂ©lèbrent les paysans maghrĂ©bins le 11 janvier au soir de chaque annĂ©e ? Ici des Ă©lĂ©ments de rĂ©ponse...
Chaque annĂ©e, les paysans, les montagnards et les familles algĂ©riennes, qui ont conservĂ© les traditions millĂ©naires du pays, cĂ©lèbrent l’avènement de Yennayer annonçant la nouvelle annĂ©e. Cet Ă©vĂ©nement a lieu dans la nuit du 11 au 12 janvier et il est recommandĂ© de l’accueillir avec un plantureux repas. Chaque personne doit manger jusqu’Ă ne plus pouvoir tenir debout. Cette coutume tient, en fait, de ce que l’on pourrait appeler un rite propitiatoire s’appuyant certainement sur un vieil adage amazigh qui Ă©nonce: «Anda yella l’khir iguerennou» (Les richesses se multiplient lĂ oĂą elles se trouvent). On accueille la nouvelle annĂ©e avec un simulacre d’opulence dans l’espoir que celle-ci se manifeste rĂ©ellement durant l’annĂ©e naissante.
L’origine de Yennayer
Nous avons sollicitĂ© de nombreuses personnes parmi celles qui ont l’habitude de cĂ©lĂ©brer cet Ă©vĂ©nement et leur avons demandĂ© si elles connaissaient l’origine de Yennayer. Les vieilles femmes n’y sont pas allĂ©es par trente-six mille chemins. La plupart se sont accordĂ© Ă dire que cette fĂŞte a, de tout temps, Ă©tĂ© cĂ©lĂ©brĂ©e par les habitants restĂ©s fidèles aux souvenirs des anciens. Sans plus. Ceux plus «instruits» sont divisĂ©s en deux catĂ©gories : ceux qui voient en cette fĂŞte les vestiges d’une Ă©poque paĂŻenne et ceux qui affirment, sans la moindre hĂ©sitation, qu’il s’agit lĂ de la commĂ©moration d’un Ă©vĂ©nement amazigh, tout en ajoutant que le 12 janvier de cette annĂ©e coĂŻncide avec le 1er jour de Yennayer de l’an 2961. A quoi correspond ce calendrier? Et pourquoi cette avance de 950 ans sur l’annĂ©e grĂ©gorienne ? LĂ , point de rĂ©ponse. S’agit-il vraiment d’un calendrier berbère? (1)
Difficile d’ĂŞtre affirmatif lorsqu’on sait que du point de vue phonĂ©tique, les mois de ce calendrier ressemblent beaucoup Ă ceux que nous avons l’habitude d’utiliser dans la vie de tous les jours, comme nous le constaterons ci-après: yennayer, fourar, maghrès, yavril, magou, younyou, youlyouz, ghocht, chtember, touber, voujamber, doujamber.
Dans cette liste, seuls deux mois sont diffĂ©rents phonĂ©tiquement : yennayer et ghocht. Mais il suffit de consulter un dictionnaire Ă©tymologique pour apprendre qu’ils ont une origine... latine. On apprend que janvier dĂ©rive de januarius - qui donne janvier - et ghocht de augustus qui donnera aoĂ»t. (2)
L’histoire de l’humanitĂ© nous apprend que le calendrier actuel «descend» d’un autre qu’il a fallu corriger en raison des erreurs qu’il comportait.
L’actuel est connu sous l’appellation de calendrier grĂ©gorien parce qu’il est l’Ĺ“uvre du pape GrĂ©goire XIII.
Auparavant, il y avait le calendrier julien, appelĂ© ainsi parce qu’il a Ă©tĂ© l’Ĺ“uvre de Jules CĂ©sar. Celui-ci, ayant constatĂ© le dĂ©sordre dans lequel se trouvaient les jours, les mois et les saisons, en raison de l’alignement de la mesure du temps sur les mouvements de la lune, avait fait appel Ă Sosigène, un astronome Ă©gyptien dispensant son savoir Ă Athènes. Il lui commanda un calendrier qui s’appuierait sur le soleil et mettrait un terme au dĂ©calage existant entre les mois et les saisons. Du temps de Jules CĂ©sar, il est arrivĂ© qu’il fasse froid en juillet et chaud en janvier. C’est le mĂŞme problème que nous rencontrons de nos jours avec le calendrier hĂ©girien. Cette annĂ©e, le mois de Ramadhan a coĂŻncidĂ© avec la fin de l’automne et le dĂ©but de l’hiver, alors qu’il y a une vingtaine d’annĂ©es, il avait coĂŻncidĂ© avec l’Ă©tĂ©.
Sosigène avait divisĂ© l’annĂ©e en 365 jours et 5 heures. Pour ne pas s’encombrer de calculs fastidieux, il fut dĂ©cidĂ© de regrouper ces 5 heures tous les 4 ans et d’ajouter 1 jour au mois de fĂ©vrier qui comportera alors 29 jours. C’est ainsi qu’a Ă©tĂ© instaurĂ©e l’annĂ©e bissextile.
Pendant des années, tout fonctionna convenablement et le désordre temporel, qui avait cours lorsque le calendrier lunaire était usité, avait disparu. Mais au fil des siècles, un défaut très sérieux était apparu. Il était lié à un détail qui avait échappé à Sosigène et Jules César.
En rĂ©alitĂ©, l’annĂ©e se divise en 365 jours, 5 heures et... 49 minutes. Sur des annĂ©es, ces minutes sont insignifiantes, mais ont leur importance quand elles sont Ă©talĂ©es sur des siècles. Ces dĂ©sagrĂ©ments ne manquèrent pas de dĂ©sorienter les astronomes. C’est ainsi que l’Ă©quinoxe du printemps, que le calendrier Julien avait prĂ©vu pour le 21 mars de chaque annĂ©e, Ă©tait tombĂ© un 11 mars en 1582. Il y avait un retard de 10 jours sur le temps rĂ©el. Comment faire pour rĂ©parer cette anomalie ?
La nuit du 4 au... 15 octobre
Après concertation avec ses conseillers et un certain nombre d’astronomes, le pape GrĂ©goire XIII a dĂ©cidĂ© le rajout de 10 jours au calendrier Julien. C’est ainsi que le lendemain du jeudi 4 octobre 1582 ne fut pas le 5 octobre, mais le 15.
Cette annĂ©e-lĂ , l’annĂ©e n’avait eu que 355 jours. Cela avait choquĂ© les EuropĂ©ens et cette rĂ©forme avait rencontrĂ© quelques rĂ©sistances un peu partout dans le monde chrĂ©tien. L’annĂ©e suivante, l’Ă©quinoxe de printemps tomba un 21 mars. Cette rĂ©forme valait donc la peine. C’est ainsi qu’Ă©tait nĂ© le calendrier grĂ©gorien. Il y a lieu de remarquer que lorsque Jules CĂ©sar avait instaurĂ© son calendrier, l’Afrique du Nord Ă©tait sous domination romaine.
Nos ancĂŞtres Ă©taient donc concernĂ©s directement par cet Ă©vĂ©nement. Mais lorsque le pape GrĂ©goire XIII l’avait rĂ©formĂ©, nos aĂŻeux Ă©taient devenus musulmans et avaient leur propre calendrier.
La rĂ©forme du pape ne les avait donc pas touchĂ©s. Et ils ont continuĂ© Ă compter le temps suivant le calendrier de l’ancien colonisateur romain qui, faut-il le rappeler, est restĂ© cinq siècles en Afrique du Nord.
Mais il y a un autre problème. Le calendrier julien a accusĂ© un retard de 10 jours sur le grĂ©gorien, or aujourd’hui, ce retard est de 12 jours. D’oĂą sont venus les deux autres jours supplĂ©mentaires ? La rĂ©ponse est dĂ©routante. Le pape GrĂ©goire a prĂ©vu encore de retrancher 3 jours supplĂ©mentaires sur les 400 ans après sa rĂ©forme. Il avait prĂ©vu aussi que, sur les annĂ©es que Jules CĂ©sar avait prĂ©vues d’ĂŞtre bissextiles (les annĂ©es 1600, 1700, 1800, 1900, 2000, 2100), seules 1600 et 2000 le seraient.
A ce jour, ce rĂ©formiste «a rĂ©cupĂ©ré», Ă titre posthume, 2 jours... ce qui fait un total de 12 jours de diffĂ©rence par rapport Ă l’annĂ©e julienne. Et, prĂ©cisĂ©ment, le calendrier biologique de nos montagnards a comptabilisĂ© ces deux jours. Comment ? Tout le mystère est lĂ ! Un mystère qui ne sera, peut-ĂŞtre, jamais rĂ©solu. Tant que les historiens algĂ©riens n’auront pas abordĂ© l’histoire culturelle de notre pays..
Notes :
(1) En vĂ©ritĂ©, le calendrier de nos ancĂŞtres n’a pas de date. La date qu’on lui attribue remonte Ă 950 avant J.-C. lorsqu’un souverain libyen SheShong Ier a fondĂ© la 22e dynastie Ă©gyptienne. S’appuyant sur le rythme immuable des saisons, nos ancĂŞtres n’ont jamais Ă©prouvĂ© le besoin de le dater.
(2) L’explication de Yennayer, très rĂ©pandue depuis quelques annĂ©es, et qui consiste Ă affirmer que Yennayer se compose de deux mots berbères (Yen = «un» et ayer = «mois») est probablement l’Ĺ“uvre d’un poète trop rĂŞveur !