Pr Malika Bouali Benhalima, chef de service immunologie au CHU de l’hĂ´pital Mustapha, ancienne Ă©lève du professeur J. Dausset (Prix Nobel de mĂ©decine en 1980 pour sa dĂ©couverte du système HLA), rĂ©pond Ă nos questions relatives Ă la prise en charge de l’insuffisance rĂ©nale parvenue Ă son stade terminal (IRCT) par transplantation rĂ©nale qui reste faible dans notre pays, puisqu’elle ne constitue, Ă ce jour, qu’1% du traitement de l’IRCT. Avec amabilitĂ© et courtoisie, car passionnĂ©e par son travail qu’elle pratique comme un sacerdoce, notre mĂ©decin explique comment on peut prĂ©venir le risque de rejet du greffon et arriver Ă greffer en toute sĂ©curitĂ© le maximum de patients.
Midi Libre : C‘est quoi une insuffisance rĂ©nale ?
Pr Malika Bouali-Benhalima : Les reins servent à épurer le sang. Les déchets sont éliminés dans les urines.
Il existe des maladies qui peuvent bloquer dĂ©finitivement le fonctionnement des reins. Le sang n‘est plus nettoyĂ©. Les dĂ©chets s‘accumulent dans le sang. On parle alors d‘insuffisance rĂ©nale chronique. L‘insuffisance rĂ©nale (IRC ) parvenue Ă son stade terminal (IRCT) correspond Ă une dĂ©faillance irrĂ©versible du rein.
Peut-on traiter l‘IRCT ?
La prise en charge de l‘IRCT nĂ©cessite l‘utilisation d‘une mĂ©thode de supplĂ©ance. L‘Ă©puration extra-rĂ©nale repose sur une technique d‘hĂ©modialyse par un rein artificiel ou dialyse pĂ©ritonĂ©ale. Ces techniques reprĂ©sentent un traitement d‘attente Ă la greffe et permettent de maintenir le patient en vie, mais pas de guĂ©rir de l‘IRCT.
La transplantation ou greffe rĂ©nale consiste en l‘utilisation d‘un rein sain d‘un autre individu pour supplĂ©er la perte chronique de la fonction rĂ©nale.
AssociĂ©e Ă une amĂ©lioration de la qualitĂ© de vie des patients par rapport Ă la dialyse, la TR constitue une thĂ©rapeutique de choix de l‘IRCT
Quelle place occupent ces differentes méthodes de suppléance en Algérie ?
L‘IRCT reprĂ©sente un problème majeur de santĂ© publique dans notre pays. A la fin de l‘annĂ©e 2009, cette incidence Ă©tait estimĂ©e Ă 100 nouveaux cas/million d‘habitants/an, soit environ 3 mille nouveaux cas par an. La prise en charge de l‘IRC par hĂ©modialyse a dĂ©butĂ© en 1973 Ă Alger. Les premières sĂ©ances de dialyse pĂ©ritonĂ©ale ont dĂ©marrĂ© en 1980. Le traitement substitutif par transplantation rĂ©nale a dĂ©butĂ© le 14 juin 1986.
Actuellement, il existe 270 centres d‘hĂ©modialyse, dont 110 privĂ©s et 15 centres de dialyse pĂ©ritonĂ©ale continue ambulatoire. La prise en charge de l‘IRCT par hĂ©modialyse, dialyse pĂ©ritonĂ©ale et transplantation reprĂ©sente, respectivement, 95%, 4% et 1% .
A quel type de donneurs faites-vous appel pour la transplantation ?
D‘une façon gĂ©nĂ©rale, la TR fait appel Ă un donneur en Ă©tat de mort encĂ©phalique ou Ă un donneur vivant qui peut ĂŞtre apparentĂ© (DVA) ou non apparentĂ© au receveur.
La transplantation par un rein d‘un donneur en Ă©tat de mort encĂ©phalique reprĂ©sente l‘essentiel de l‘activitĂ© dans de nombreux pays. Cette thĂ©rapeutique est confrontĂ©e Ă la pĂ©nurie du don d‘organes.
Fait-on appel au donneur en état de mort encéphalique en Algérie ?
Chez nous, malgrĂ© la tenue Ă Alger en 1985 d‘un symposium rĂ©unissant des lĂ©gistes, des religieux et des Ă©quipes mĂ©dicales pluridisciplinaires qui Ă l‘issue de leurs travaux ont autorisĂ© le prĂ©lèvement d‘organes Ă partir du coma dĂ©passĂ© (loi 85-05 du 16 fĂ©vrier 1985), les activitĂ©s de prĂ©lèvement sur cadavre restent difficiles Ă promouvoir. En attendant de crĂ©er et de dĂ©velopper un programme de greffe Ă partir du rein d‘un donneur en Ă©tat de mort encĂ©phalique, la transplantation rĂ©nale Ă partir du DVA constituait, jusqu‘au 30 mars 2009 oĂą deux transplantions ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es Ă Blida, 100% de l‘activitĂ© de greffe dans les centres de transplantation opĂ©rationnels.
Vous faites recours au DVA pour le prélèvement. Que dit la loi ?
La loi du 85-05 du 16 février 1985 autorise de recourir au DVA choisi au sein de la famille du patient. Le donneur doit être un ascendant direct (père ou mère) ou un collatéral direct (frère, sœur) ou un descendant direct (fils, fille). Le prélèvement doit se faire sur personnes vivantes non malades et ne doit pas mettre la vie du donneur en danger. Le consentement doit être libre et éclairé.
Y a-t-il des risques pour le donneur ?
La prĂ©paration du donneur passe par l‘information sur les risques auxquels il est exposĂ©. Ces risques sont actuellement infimes. Le risque de dĂ©cès reste faible.
Chaque donneur fait l‘objet d‘examens destinĂ©s Ă Ă©carter une anomalie de la fonction rĂ©nale, de l‘appareil urinaire, du lit vasculaire (artĂ©riographie rĂ©nale) et la recherche des anticorps anti-viraux pour Ă©liminer une maladie transmissible.
Les donneurs sont-ils favorables au don ?
La greffe Ă partir de DVA reste une alternative intĂ©ressante dans notre pays car les fratries sont grandes, donc avec beaucoup plus de chance d‘avoir une compatibilitĂ© HLA complète avec le receveur. De plus, la solidaritĂ© et l‘affection intra- familiale qui caractĂ©risent notre population font qu‘actuellement il n‘y a pas de pĂ©nurie d‘organes. Au vu de notre expĂ©rience, on note un nombre important de donneurs potentiels et de couples qui attendent la greffe.
Quel bilan doit-on faire avant toute greffe chez le receveur ?
Durant la pĂ©riode de prĂ©paration et d‘attente de la TR, le receveur bĂ©nĂ©ficie d‘une Ă©valuation —prĂ©paration visant Ă prĂ©venir le risque de rejet, infectieux, cardiovasculaire et chirurgical pouvant compliquer la greffe.
A quoi est lié le risque rejet de greffe ?
Les surfaces de nos cellules expriment des antigènes HLA (Human Leucocyte Antigen) ou antigènes majeurs d‘histocompatibilitĂ© qui rĂ©gulent la capacitĂ© d‘accepter ou de rejeter des greffes. Ces antigènes HLA sont très variĂ©s et diffĂ©rents d‘un individu Ă un autre.
Ce qui signifie que la probabilité que deux individus non apparentés soient HLA identiques est exceptionnelle. En situation de greffe, le receveur reconnaît sur les cellules du greffon un HLA «autre».
Cela explique que les incompatibilitĂ©s HLA entre le donneur et le receveur vont stimuler la rĂ©action de rejet immunologique du receveur qui aboutit en l‘absence d‘un traitement anti-rejet Ă la perte de l‘organe transplantĂ©.
Vous ĂŞtes professeur chef du service immunologie du CHU Mustapha, quelle est votre place dans l‘activitĂ© de transplantation rĂ©nale ?
Le service que je dirige a un rĂ´le dĂ©terminant dans la prĂ©paration des receveurs et des donneurs, dans la dĂ©cision de l‘intervention chirurgicale et dans le suivi du patient transplantĂ©. Il coopère avec tous les centres de dialyse et de transplantation du territoire national. Il assure les tests de compatibilitĂ© tissulaire qui vont permettre ou non l‘attribution du greffon.
Avant la greffe sont pratiqués :
- Le typage HLA du receveur. Dans la transplantation rĂ©nale Ă partir du donneur vivant apparentĂ© (DVA), le meilleur donneur est le frère ou la sĹ“ur HLA gĂ©noidentique. En situation de transplantation rĂ©nale Ă partir d‘un donneur en Ă©tat de mort encĂ©phalique, le risque de rejet est proportionnel au nombre d‘incompatibilitĂ© HLA entre le donneur et le receveur.
- Le suivi des futurs greffĂ©s par la recherche et l‘identification des anticorps anti HLA dĂ©veloppĂ©s, suite Ă des transfusions rĂ©pĂ©tĂ©es, des grossesses ou une greffe antĂ©rieure incompatible.
- Juste avant la greffe, sont pratiquĂ©s le typage HLA du donneur et l‘Ă©preuve de cross-match entre lymphocytes du donneur et sĂ©rum(s) du receveur collectĂ©s tout au long du suivi immunologique et du sĂ©rum du jour de la greffe. Le cross-match prĂ©-transplantation reprĂ©sente l‘Ă©preuve ultime de compatibilitĂ©. Un cross-match positif contre-indique formellement la transplantation rĂ©nale et la transplantation combinĂ©e rein-pancrĂ©as. Il est fortement corrĂ©lĂ© avec le dĂ©veloppement d‘un rejet hyper-aigu.
Sur quel critère immunologique de base se fait la sélection du receveur ?
Pour rĂ©sumer, la greffe se fait sur la base d‘une compatibilitĂ© pour le groupe sanguin ABO entre le donneur et le receveur, d‘un cross-match nĂ©gatif et d‘une compatibilitĂ© HLA aussi proche possible. Les deux premiers paramètres Ă©tant impĂ©ratifs.
Une bonne compatibilité HLA entre donneur et receveur va augmenter la survie à long terme du greffon et réduire très fortement le risque de rejet.
Après la TR, le patient doit-il prendre un traitement immunosuppresseur à vie ?
Le donneur et le receveur Ă©tant gĂ©nĂ©tiquement diffĂ©rents, la rĂ©ussite de la greffe va dĂ©pendre du degrĂ© de compatibilitĂ© HLA, comme nous venons de le dire, entre les deux personnes concernĂ©es mais Ă©galement de l‘efficacitĂ© du traitement immunosuppresseur mis en place visant Ă prĂ©venir le rejet.
Le patient bĂ©nĂ©ficie, donc, après la TR d‘un suivi rĂ©gulier pour adapter le traitement immunosuppresseur, prĂ©venir ou diagnostiquer les complications immunologiques, infectieuses, tumorales et cardiovasculaires qui peuvent survenir et imputables Ă ce traitement.
La prĂ©vention, le diagnostic et le traitement des rejets et des infections ont contribuĂ© Ă l‘augmentation de la survie du greffon et des patients.
Un dernier mot…
En 24 ans, des acquis importants sont notĂ©s en matière de transplantation rĂ©nale en AlgĂ©rie. La rĂ©alisation pratique du geste opĂ©ratoire est conduite de façon courante. Il faut, donc, poursuivre et dĂ©velopper la transplantation rĂ©nale Ă partir d‘un donneur vivant, en Ă©tendant les donneurs au conjoint et la famille Ă©largie du receveur et introduire en parallèle un programme de transplantation Ă partir du donneur en Ă©tat de mort encĂ©phalique. Pour cela, il est nĂ©cessaire :
- de prĂ©parer le receveur et le donneur d‘une façon rigoureuse et Ă©tudier le dossier mĂ©dical avec une Ă©quipe pluridisciplinaire ;
- d‘analyser les problèmes rencontrĂ©s dans le cadre du fonctionnement des diffĂ©rents centres de greffes ;
- d‘Ă©tablir un fichier national des IRCT, prĂ©alable Ă toute TR Ă partir de rein de cadavre ;
- de former des équipes algériennes de greffe pour une meilleure couverture au plan national en vue de transplanter le maximum de patients.