La projection samedi à Alger à la salle El Mouggar, du film documentaire «Terre sans pain», traduction de «Las Hurdes, tierra sin pan» du cinéaste espagnol Luis Buñuel dans le cadre du cycle qui lui est consacré, s’est passée dans la discrétion la plus totale, il n’y a eu que quelques inconditionnels du 7e art qui ont bravé le froid glacial et osé payer le ticket de 100 DA pour découvrir ce court métrage documentaire de 28 minutes.
Un film documentaire coriace, qui remonte à l’époque franquiste que le réalisateur avait présenté comme un «essai de géographie humaine». Il a été tourné entre le 20 avril et le 24 mai 1932 dans la région montagneuse de Las Hurdes dans la région de l’Estrémadure près de la frontière portugaise. C’est une zone complètement enclavée, séparée du reste de l’Espagne par une haute barrière rocheuse et où règne la misère la plus sordide. Le film fut censurée par le régime de Franco de 1933 à 1937, car jugé choquant et scandaleux pour l’image de marque de l’Espagne. Le film que les Algérois ont pu voir est la version complète et restaurée de 1965 qui intègre la version censurée de 1936. Les images en noir et blanc si évidemment, elles portent la marque du temps, n’en restituent pas moins la vie des laissés-pour-compte sous la dictature d’un tyran qui s’était mis au service des castes les plus riches de son pays laissant la masse des déshérités croupir dans le dénouement le plus total. Le pays parait bien boisé, mais les ressources y manquent. Si les villageois parviennent à cultiver des haricots et des pommes de terre, seuls légumes que la région peut produire, la récolte est vite décimée par les crues de rivière. C’est avec étonnement qu’on saura que cette partie de l’Europe dans les années 30 ne connaissait pas la charrue et les labours. Les coutumes qui s’y pratiquent sont moyenâgeuses, les mariages sont célébrés par recours à l’arrachage des têtes de coq qui échoit aux hommes nouveaux mariés. La maladie spécifique des Hurdes Hautes est le goitre. Ce qui n’est pas sans rappeler la Kabylie même si comparativement, cette région nord-africaine semble de loin mieux lotie. La famine tue par dizaines, les hommes et les femmes dorment avec leurs vêtements qu’ils n’enlèvent jamais jusqu’à ce qu’ils tombent en lambeaux. Seul luxe dans ce paysage malfamé et de désolation, une église à l’abandon où la population très religieuse, mais analphabète venait autrefois faire ses prières. Les moustiques sont un vecteur de transmission de la malaria qui y sévit. La mort est le lot quotidien des habitants de cette contrée perdue. La caméra s’attarde sur les «crétins», une engeance humaine proche de la bête de somme dont l’émergence est favorisée par un terrain propice. Si le film au moment de sa sortie a fait scandale, on lui prête néanmoins une influence dans le déclenchement de la guerre civile. L. G.
Terre sans pain de Luis Buñuel, documentaire N.&B. de 28 mn, 1933, Espagne.