Très Ă©mouvant, le dernier film de Rachid Bouchareb, tournĂ© en Angleterre, expose l’universalitĂ© d’une tragĂ©die qui touche le monde entier sans discrimination d’origine ni de religion. Celle des attentats islamistes qui, depuis une dĂ©cennie, frappe partout et simultanĂ©ment après avoir durablement endeuillĂ© l’AlgĂ©rie. Sorti le 23 septembre, le film est programmĂ© quatre fois par jour Ă la salle Mouggar.
Sans travail particulier sur le style, ce film de 88 minutes en dit long sur la solidaritĂ© que crĂ©e le malheur partagĂ©. Lorsque le 7 juillet 2005, 56 personnes succombent Ă quatre attentats simultanĂ©s qui ont lieu au cĹ“ur mĂŞme de la capitale britannique, la camĂ©ra de Bouchareb s’intĂ©resse Ă deux personnes touchĂ©es de près. Deux personnes sĂ©parĂ©es par des tonnes de prĂ©jugĂ©s et des kilomètres de mesquineries et d’idĂ©es prĂ©conçues. Mrs Elizabeth Sommer (Brenda Blethyn), paisible fermière du Guernesey,bichonne ses salades et ses ânes tout en partageant son affection entre le souvenir d’un mari mort lors de la guerre des Malouines et Jane, sa fille unique, Ă©tudiante Ă Londres depuis deux ans. C’est dans cette retraite au bord de la mer et en pleine nature ensoleillĂ©e que la tĂ©lĂ©vision lui assène l’insoutenable. Elle se rue alors sur le tĂ©lĂ©phone pour avoir des nouvelles de sa fille mais seul le rĂ©pondeur rĂ©pète en boucle son message enregistrĂ©. Saisie d’une angoisse ingĂ©rable, l’agricultrice prend alors le ferry pour rejoindre son enfant. DĂ©paysĂ©e, elle dĂ©couvre avec stupĂ©faction que Jane vit dans un quartier cosmopolite, «grouillant de musulmans». Le propriĂ©taire de l’appartement occupĂ© par l’Ă©tudiante est lui-mĂŞme un Ă©tranger. Il lui offre gentiment de lui confier la clef des lieux en l’absence de la jeune fille qui reste introuvable. Jour après jour, Elizabeth se met Ă la recherche de sa fille, comme des centaines d’autres familles. Commissariats, puis hĂ´pitaux y passent. Elle finit par accrocher un avis de recherche dans tous les coins de Londres. La jeune fille est alors reconnue par M. Ousmane (Sotigui Kouyate), un ressortissant africain vivant en France et qui vient de dĂ©barquer Ă Londres Ă la recherche de son fils Ali, disparu après les attentats. Le garde forestier a en effet une photo oĂą la jeune fille figure aux cĂ´tĂ©s de son fils durant les cours d’arabe dispensĂ©s par la mosquĂ©e. Ayant contactĂ© Mme Sommers afin de l’aider, il dĂ©clenche une incomprĂ©hension suivie d’une hargne irrĂ©pressible. Au lieu de le remercier, la mère de famille le fait interpeller par la police londonienne. La paisible protestante qui chante des cantiques Ă la gloire du seigneur tous les dimanches voue une haine irrĂ©flĂ©chie au musulman noir Ă la silhouette longiligne et Ă la coiffure rasta. Mais Ă force de le rencontrer dans ces mĂŞmes tristes lieux, oĂą les familles recherchent leurs proches disparus, elle commence Ă flĂ©chir Ă dĂ©faut de rĂ©flĂ©chir. Lorsqu’elle dĂ©couvre en fouillant les vĂŞtements de sa fille que Ali, le fils de l’Ă©nergumène qu’elle fuit est le petit ami de Jane et partage son toit, elle finit par adresser des excuses au pauvre Africain en vadrouille. Lorsque M. Ousmane Ă cours d’argent doit quitter l’hĂ´tel qu’il occupe, c’est de bon cĹ“ur qu’elle lui propose de partager le studio de sa fille. L’angoisse rapproche ces deux ĂŞtres artificiellement sĂ©parĂ©s par les prĂ©jugĂ©s Ă©pidermiques de la dame mĂ»re. Lorsque qu’ils apprennent que leurs deux enfants ont disparu, complètement dĂ©chiquetĂ©s dans un bus, toutes les fausses distances disparaissent. Seul reste le dĂ©sespoir et l’incomprĂ©hension face Ă une idĂ©ologie meurtrière qui n’Ă©pargne personne. Convaincants, Brenda Blethyn et Sotigui Kouyate se donnent la rĂ©plique avec beaucoup de finesse. Le moment oĂą l’Anglaise se demande avec un ahurissement mĂ©prisant qui donc parle arabe, du moment qu’elle ne le fait pas, est un monument de xĂ©nophobie eurocentriste. La douceur et la dignitĂ© douloureuse du vieil africain planant sur les rues de Londres imprègnent le film d’un bout Ă l’autre. Sotigui Kouyate a Ă©tĂ© sacrĂ© meilleur acteur au festival de Berlin pour cette interprĂ©tation. NĂ© en 1953, Rachid Bouchareb, rĂ©alisateur, scĂ©nariste et producteur a une riche filmographie. En 1995, Poussières de Vie est nommĂ© pour l’Oscar du meilleur film Ă©tranger. En 2001, Little Senegal est nommĂ© pour l’Ours d’or de Berlin. Son grand succès a Ă©tĂ© celui d’Indigènes en 2006, nommĂ© pour la Palme d’Or et qui a reçu le prix d’interprĂ©tation masculine au Festival de Cannes. En avril 2007, il est nommĂ© Chevalier de la LĂ©gion d’honneur.