Si la lumière vous jette tout à la figure, tout de go - on voit tout mais on ne distingue rien- , l’ombre vous suggère, vous tient pour témoin, donne libre cours à votre imagination : vous voyez au-delà de ce qui est montré : le jeune réalisateur l’a bien compris, l’a bien rendu.
Heureuse initiative que cette projection, à la Cinémathèque algérienne, salle du répertoire de Béjaïa, de « Houria », ce court métrage de 26 minutes réalisé par Mohamed Yargui qui, d’un coup d’essai, a fait un coup de maître en décrochant l’Ahaggar d’Or au premier Festival du cinéma arabe à Oran.
C’est donc à l’association Project’heurts de Béjaïa, avec la collaboration de la Cinémathèque, que nous devons cette occasion, cette chance de visionner l’œuvre dont nous avons entendu parler, que le tout-Béjaia attendait. Il est vrai que le jeune réalisateur est de Béjaïa, il est vrai aussi que Béjaïa est le coffre qui sert d’écrin à ce bijou de film tout en finesse, tout en sculptures que réalise une lumière chiche et bien mesurée sur un bloc d’ombre extrait d’un savoir-faire tout frais, bien assimilé. Si la lumière vous jette tout à la figure, tout de go - on voit tout mais on ne distingue rien- , l’ombre vous suggère, vous tient pour témoin, donne libre cours à votre imagination : vous voyez au-delà de ce qui est montré : le jeune réalisateur l’a bien compris, l’a bien rendu.
Le succès de ce film provient peut-être du fait que Yargui y a mis scrupuleusement, intelligemment tout ce qu’il a appris : il travaille donc bien ombres et lumières, traque les lignes -escaliers, portes, pieds de panneaux et paysages- qu’il prend soin de bien mettre comme jalons à son cadre. Les personnages féminins incarnés par Rania Serouti et Lynda Selam sont bien campés, mis en lumière alors que les hommes - Larbi Zekal dans le rôle du père et Wahid Gasmi dans celui du violeur- sont à peine ébauchés, furtifs, comme en filigrane ; pour dire toute la prépondérance des femmes dans cette histoire.
Au fait, quelle est l’histoire ? Pris par l’enthousiasme de dire toutes les qualités techniques et artistiques du film, nous en avons omis le synopsis : Houria, jeune femme de 23 ans est victime d’un viol. Elle parvient à s’échapper de l’endroit où elle est séquestrée mais ne peut échapper au jugement de la société qui la culpabilise. Après avoir erré de ville en ville, elle espère trouver repos du corps et repos de l’âme dans la ville de Béjaia où elle se réfugie. Le hasard fera mal les choses puisqu’il amène la jeune victime à rencontrer son violeur. On tentera de lui faire garder le silence mais elle finira par faire éclater la vérité à sa manière.
Pour revenir à la projection, il faut préciser qu’elle s’est déroulée en présence du réalisateur, tout heureux de pouvoir montrer son produit aux siens, et de Rania Serouti, l’actrice principale, qui a eu ce trait d’humour, montrant son tout jeune fils qu’elle tenait dans ses bras : «Je suis heureuse d’être là, moi aussi j’ai un produit à présenter : lui ! J’étais enceinte quand Mohamed m’a contactée pour le rôle et maintenant j’arrive avec ce bébé déjà grand : comme quoi tout grandi.» Mohamed Yargui va nous apprendre que Rania, avant d’être son actrice, était son professeur de techniques cinématographiques dans la période où elle était directrice de la Maison de la culture de Béjaïa… «Elle est plus jeune que moi mais elle était mon professeur !» La projection a été suivie d’un débat durant lequel le public n’a pas tari d’éloges, où il fut question de savoir comment des comédiens professionnels chevronnés, de la trempe de Serouti, Zekal, Selam ont accepté de tourner sous la direction d’un jeune débutant. Un débutant qui ne l’est plus maintenant.
La projection, les débats et la collation qui s’en sont suivis ont été empreints d’un climat de bonheur, de simplicité, dans un cadre quasi familial, à l’image de Mohamed, tout de calme et de gentillesse, qui a répété plusieurs fois «La adjid el kalimat» (Je ne trouve pas de mots). Un clin d’œil à cette cérémonie de remise des prix à Oran où il n’avait trouvé que cela à dire.