Ce dont il ne faut pas douter, c’est qu’un immense élan de pensée s’élève de jour en jour et dans chaque coin du monde musulman avec pour but la lutte contre l’invasion culturelle étrangère, invasion qui avait dominé la vie publique en pays d’Islam.
Cette invasion qui a faussé, dégradé, aliéné presque, l’ensemble des pays en terre d’Islam a laissé des traces indélébiles, au point que la société musulmane n’était plus qu’une image déformée des sociétés occidentales, avec ce que cela implique comme pratiques religieuses douteuses et matérialisme athée.
Les penseurs et les réformateurs musulmans à leur tête des exégètes, de la trempe de Abou Hamed El Ghazali en Orient et plus tard
d’El Maghili au Maghreb, ont senti le danger qui menaçait l’existence de l’Islam et ont tout fait pour endiguer le phénomène en permettant principalement l’ouverture des portes de lIjtihad (L’effort d’interprétation).
Ce fut d’abord le grand appel de Djamal Eddin Al-Afghani au regroupement des musulmans et au renforcement de leur Etat seul susceptible de préserver leur existence, étant donné que l’Islam était à la fois religion et Etat.
Livre et épée, ces deux aspects étaient indissociables pour sortir le monde musulman de sa torpeur, sachant que presque l’ensemble de ses Etats étaient colonisé ou connait encore les affres du colonialisme.
Vint ensuite Mohammed Abdou qui détourna cet appel d’un sens politique vers un sens scientifique, réfuta les équivoques et les mensonges répandus contre l’Islam et fit prendre conscience aux musulmans des problèmes qu’ils rencontraient, et c’est ce cours que suivit la pensée musulmane jusqu’à ce jour.
A l’égard du courant politique, les musulmans ont eu une attitude indécise et sous la pression de divers facteurs, internes et externes, il perdit de son importance. D’ailleurs, au début, défenseurs de l’Islam, ils ont eu à affronter des systèmes politiques et des doctrines sociales et économiques perfectionnées.
Ils se heurtaient dans leur combat à des propos et à des attaques contre l’histoire et la loi musulmane, ou ses adversaires, aidés et encouragés par des lobbies obscures, déformaient jusqu’à son essence et sa mission de message de paix universelle.
On attribuait le retard des musulmans au fait qu’ils tenaient à leur religion et en particulier à leur croyance, au déterminisme et à la prédestination, croyance qui les réduisait à l’impuissance et à la paresse et les empêchait de rivaliser avec les nations et les peuples avancés. Faute de résistances adéquates et de contres-offensives à la mesure du défi, les préjugés contre l’Islam s’étaient multipliés, à telle enseigne que l’Islam se trouve attaqué dans ses retranchements c’est-à-dire en terre musulmane.
On lui collait toutes sortes d’étiquettes, il était la cause de tous les maux que connaît la planète, l’Islam était contre le progrès et l’évolution. Il était contre la science, l’Etat musulman réprimait les philosophes et les libres penseurs où qu’ils se trouvent.
Omar Ben El-Khatab avait lui-même été accusé d’avoir brûlé la bibliothèque d’Alexandrie lors de la conquête de l’Egypte et personne n’osait rectifier le tir, surtout au moment où on s’aperçut que l’Occident faisait tout pour noircir l’histoire musulmane.
La civilisation de l’Islam n’était autre que le prolongement des civilisations des peuples conquis et soumis à l’Etat musulman, rien ne la distinguait des civilisations qui l’avaient précédés, pas même la législation islamique qu’on a essayé de transformer en simple copie conforme du droit romain répandu en Syrie et à l’abri duquel étaient nés les rites musulmans connus.
Ces propos avaient beaucoup de succès auprès de la jeunesse instruite qui les avaient lus dans leurs langues d’origine, puis ils furent traduits en arabe, comme furent traduits d’autres livres et études écrites par des orientalistes sur l’Islam et son histoire.
Certains arabes-chrétiens s’en étaient fait l’écho. C’est ainsi que Faradj Antoine a prétendu, dans la revue de l’université, que le Christianisme était plus tolérant à l’égard de la science et de la philosophie que l’Islam, aussi s’y étaient-elles développées bien plus qu’en Islam.
On avait pris la loi musulmane pour cible également, critiquant surtout le statut prétendu injuste de la femme, absence de liberté, voile, refus de l’instruction, répudiation, réduction de moitié de sa part d’héritage au profit de l’homme, polygamie, autant d’anathèmes, qui n’ont pas manqué de condamner la société musulmane au relâchement, à la mésentente, à l’ignorance et à l’injustice.
Les jeunes, surtout les filles, on eu vite fait de croire en ces idées, ils se sont mis à réclamer, quant aux droits de la femme, plus de justice et de considération pour elle. Des ouvrages ont été écrits en ce sens, dont celui de Karim Amin « Libération de la femme et la femme nouvelle » demeure le plus connu.
(A suivre)
Connaissez-vous votre religion ?
Existe-t-il dans le monde musulman des intellectuels réellement conscients du danger qui guette la nation islamique? S’ils existent qu’ont-ils fait pour arrêter toute cette machination orchestrée par ses ennemis de toujours, afin de le détruire de l’intérieur comme de l’extérieur ?
Abdelhamid S. (Guelma)
Il serait exagérément inexact de soutenir que le monde musulman n’a pas d’intellectuels conscients. Ils existent, et parmi eux, il y a des gens bien cultivés, remarquables. Toutefois, leur existence est une présence dans un réceptacle spatial, sans poids ni consistance temporelles. Cela veut dire qu’il s’agit d’une existence sans mouvement, comme certains ustensiles en métal précieux qu’on accroche sur le mur et qui, en dehors de l’intérêt ornemental, ne représentent aucun intérêt pratique.
Cette attitude peut être attribuée au manque de persévérance, comme au manque de biens d’autres vertus, qu’ils ont fini de perdre à travers les âges et le temps. Nous avons déjà vu que ce qui caractérise l’homme parmi les autres créations c’est d’abord et avant tout le sens de la responsabilité, la suprême amana (Le dépôt) que Dieu a mis entre leurs mains et qu’ils n’ont pas su conserver.
Nous savons tous que répondre de ses actes c’est s’engager et qu’accepter un engagement c’est implicitement et explicitement les sacrifices qu’il implique. C’est une aventure continue qui met en jeu notre tranquillité et nos intérêts. En un terme islamique, nous dirions que la culture est un djihad, c’est-à-dire des efforts orientés vers des fins supérieurs. Dans un hadith, le Prophète que la bénédiction et le salut de Dieu soient sur lui déclare que "le meilleur des djihad c’est de dire la vérité devant un tyran". Quels sont les penseurs musulmans qui s’engagent aujourd’hui selon la logique d’un tel djihad ? Sans un tel djihad, la culture ne saurait devenir une critique constructive, éclairant les chemins de la vie quotidienne, les racines dans la société actuelle et les branches tendues vers l’avenir. L’intellectuel chez nous a peur de faire les critiques, préférant la complaisance à l’affrontement. Il a ainsi peur d’être critiqué parce qu’il ne veut se voir comme le voient les autres et comme il est en fait. Nous sommes hostiles à l’autocritique. Le deuxième point faible chez nos hommes de culture, c’est qu’ils s’accommodent du silence et de la soumission au lieu de prendre les positions que leur imposent leurs rangs dans la cité et leur rôle d’orienteurs de conseillers et de censeurs.
Bien sûr, on ne saurait exiger de tout le monde d’assumer le rôle de réformateur à l’échelle de toute la communauté. Bien sûr, tout le monde est tenu d’accomplir le "amr bilmaârouf oua nahy âni Imonkar" (la recommandation du bien et l’interdiction du mal). C’est un devoir absolu pour chaque musulman ou chaque musulmane.
Cependant, c’est un devoir dont l’intensité est relative au degré de clarté que chacun de nous s’en fait. Nous ne pouvons pas discerner tous, avec autant de profondeur, entre le bien et le mal ce qui est possible et ce qui est impossible, ce qui est naturel et rationnel et ce qui est contre la nature, la logique et la raison. Le penseur, l’homme de culture en général, est celui qui saisit les contradictions et arrive à les surmonter de façon méthodique, faisant triompher l’utile sur l’inutile, le bon sur le mauvais.