Outre sa peine immense, il dut faire face à une rumeur monstrueuse qui laissait entendre que son fils avait été tué par erreur et qu’en fait, c’était lui que les balles assassines visaient. Meurtri, rongé par la culpabilité et physiquement affaibli, Nasreddine n’était plus que l’ombre de lui-même.
La présente chronique se veut un modeste hommage à un homme modeste. Cet homme, c’est Nasreddine Guenifi. Inconnu du grand public, notre ami a passé plus de trente ans dans le monde du cinéma où il est entré au lendemain de l’indépendance. À l’époque, en compagnie de René Vautier et de Ahmed Rachedi, il travaillait à la production de films documentaires et d’actualité, dans les locaux des Centres sociaux à Ben Aknoun. Il participait aussi à l’animation des ciné-pops. Directeur photo de profession, Nasreddine n’a jamais hésité à prendre des responsabilités et à s’engager dans les combats pour l’amélioration des conditions de travail dans son secteur et pour la culture en général. Ainsi, il a longtemps été secrétaire général de l’Union des arts audio-visuels (UAAV), syndicat très dynamique durant les années 70 et 80. Il a également été un militant actif de la Fédération des travailleurs de l’éducation et de la culture (FTEC), dirigée à l’époque par feu Hachemi Chérif. Il a aussi participé aux luttes pour la démocratie au sein du Rassemblement des artistes, intellectuels et scientifiques (RAIS) dont il était l’un des principaux animateurs. Mais la trajectoire de notre ami a été brutalement stoppée.
En octobre de l’année 1995, alors qu’il était en pleine préparation de son premier long métrage, « La bataille de Constantine », projet qui lui tenait à cœur depuis fort longtemps, Nasreddine décida de se rendre à Paris, au Centre du Cinéma Français, pour approfondir ses recherches et se documenter sur les costumes et armes de l’époque. C’est ainsi qu’un matin, son fils Hicham le déposa à l’aéroport de Dar El Beida où il devait prendre le vol de 8 heures. Il était alors à mille lieues de pouvoir imaginer qu’un drame se préparait, qui allait le marquer au plus profond de sa chair. De retour de l’aéroport, Hicham fut lâchement et sauvagement assassiné par des terroristes intégristes qui l’attendaient près de la maison familiale. Il était encore assis dans son véhicule. Nasreddine revint le jour même à Alger, dans l’avion qui l’avait emmené le matin, pour enterrer son fils unique. Outre sa peine immense, il dut faire face à une rumeur monstrueuse qui laissait entendre que son fils avait été tué par erreur et qu’en fait, c’était lui que les balles assassines visaient. Meurtri, rongé par la culpabilité et physiquement affaibli, Nasreddine n’était plus que l’ombre de lui-même. Il avait perdu sa belle allure « british » et maigrissait de plus en plus. Un jour, il quitta Alger en compagnie de son épouse pour aller s’installer à Paris. Arrivé là-bas, son état ne s’améliora pas. En plus des difficultés matérielles rencontrées, il se rendait compte qu’outre sa famille et ses amis, il était en train de perdre son pays et aussi son projet cinématographique auquel il tenait tant. Heureusement, des personnes amies l’aidèrent à se loger et à trouver un boulot. Pendant des années, il alphabétisa des émigrés, hommes et femmes, maintenus dans l’ignorance alors qu’ils vivaient dans le pays « des Lumières et des droits de l’Homme » depuis des décennies. La plupart d’entre eux étaient algériens. Le travail, le contact permanent avec les siens, aidèrent Nasreddine à remonter la pente et à se projeter de nouveau dans l’avenir. C’est ainsi qu’il reprit le scénario de « La bataille de Constantine » et l’étoffa pour le transformer en livre.
Il y a quelques jours, une bonne nouvelle nous est parvenue : Nasreddine Guenifi était à Alger pour déposer son manuscrit auprès d’un éditeur qui a accepté de le publier. Nous espérons fortement retrouver bientôt notre ami dans l’une de nos librairies, à l’occasion de la signature de son œuvre. Et puis, sait-on jamais, un producteur courageux lui proposera peut-être de reprendre son film et Nasreddine pourra enfin rendre hommage à sa ville natale. Pour notre part, nous y croyons. Nous sommes certain de le revoir un jour, souriant et heureux d’avoir réalisé son rêve. Ce jour-là, il aura un petit foulard de soie autour du cou, la seule coquetterie qu’on lui ait jamais connue.